Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste
 

La première impression de mon enfance est cette série de cauchemars récurrents qui la rendent si difficile. Ces rêves me réveillent épouvanté. Par la même occasion, je réveille mes parents qui, évidemment, n'y comprennent rien. C'est presque toujours la même histoire, du moins la suite de la même histoire. Du carrelage, du sang, le choc des coups et la certitude que je vais être tué dans l'instant par 'un homme d'une trentaine d'années ( je m'en rends compte à présent), blond au regard bleu glacial.
Son portrait fait partie de mes premiers dessins.

L'oppresseur
"L'oppresseur minéral", plume sur contre-collé, 65x50cm 1966

Cette histoire, à la fois courte et infiniment prolongée est très exactement ce qui me porte à me tuer en 1963. j'aurais parfaitement pu faire mon temps de service militaire. Mais lorsque je me trouve dans la file d'attente pour recevoir les vaccins, une autre image se superpose. Celle d'une file de déportés dont je suis, à qui l'on va injecter un liquide inconnu. L'idée d'avoir à "revivre" tout cela me panique. Je dis bien "revivre", car il semble que c'est hier, que cela s'est déjà produit. Je m'enfuis dans les toilettes où, à l'aide d'une lame de rasoir, je me tranche les veines du poignet.
J'ai mis des dizaines d'années à ne pas m'évanouir devant une seringue. L'idée de l'injection m'est une abomination : elle aboutit à la transformation, à n'être plus soi-même. La seringue se confond elle-même avec le serpent et sa morsure, qui inocule la mort et se meut en louvoyant. En s'insinuant sournoisement. Mais derrière cette image, il y a plus encore, encore plus abominable. Depuis toujours, depuis le premier jour de mes jours, ces images m'insupportent et me hantent. Elles sont à l'image de ce monde dit "normal", monde dans lequel, jamais, je ne saurais m'admettre. Je ne peux que "ne plus y penser" momentanément. Et pour cette raison, ce monde a perdu toute crédibilité à mes yeux. Il est capable du pire.

J'ai rencontré beaucoup de personnes qui n'osaient pas en parler. Mais beaucoup de gens de ma génération sont nés dans ce climat d'horreur et y reposent comme sur un tapis effrayant, susceptible, à chaque pas, de resurgir. Officiellement, nous sommes nés d'hier. C'est possible, mais nous sommes enfants de l'Histoire, tout aussi bien. Ne la faisons-nous pas, cette Histoire, à chaque instant ? Il y a donc deux mondes en un seul. Celui, tout extérieur du "tous les jours" et celui de l'intérieur, qui ont autant de réalité l'un que l'autre et qui, pourtant n'appartiennent pas au même plan.

Je n'étais donc pas un enfant gai. Je n'acceptais pas d'être "là". Je voulais "rentrer chez moi". Et retrouver les miens. Mon seul souvenir, alors, consistait en un gigantesque sanglot d'avoir perdu "mon monde".
Quel était-il ? Impossible de le deviner. Ne persistait que cette émotion incroyable d'avoir tout perdu avant d'avoir quelque chose.

Désert

Avec le temps, j'ai compris qu'on ne pouvait pas sortir de ce monde par la porte du passé. La sortie est vers l'avenir. Et l'avenir dépend de ce qu'on fait du présent.