Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste

Au milieu du mois de février 1982, je suis en train d'écrire lorsque le téléphone sonne. J'entends un grésillement terrible et, au fin fond d'une sorte de tuyau, une voix :
-"Allôô, Jojo..? Alôôô ? Tu m'entends ?"
Vocalement, c'est Roumain.
-"Oui, je t'entends. Mal mais j'entends. C'est qui ?"
-"C'est moi...Dorel. Théodore."
La vache. ça fait une éternité. Je me colle l'oreille dans le téléphone.
-"Tu es où, là ?"
-" Faut que je rrraconte. J'ai fui pays dans coffrrre voiturre. J'ai tout perrdu. Ils me cherchent..il faut que tu viennes en aide. C'est Athènes...Aide moi, Jojo. A l'aide...note adresse.. "
Le temps de noter l'adresse, il raccroche. Je demeure stupide à regarder le combiné comme si Dorel lui-même allait en sortir. Je fais quoi, moi, maintenant ?
Dubitatif, espèrant qu'il va rappeler, je continue mon labeur. Un quart d'heure plus tard : téléphone. Je décroche :
-"Bon alors, qu'est-ce qui se passe ? "
-" Alllo ? Excusez-moi, Monsieur Faget-Bénard ?"
Ce n'est pas Roumain mais plutôt snob. Belle voix mâle, rocailleuse et profonde.
-"Oui, c'est moi." admets-je
-" Permettez-moi de me présenter : Gilbert Duglandin ( ce n'est pas le vrai nom. J'ai pitié), voilà, je vous appelle de la part de Lucienne Jolly. C'est elle qui m'a donné votre numéro. Voilà. j'organise une croisière autour de la méditerranée le mois prochain. Malheureusement Lucienne Jolly est malade. Elle m'a dit que vous pourriez la remplacer .
-" ça dépend pour quoi faire..." Sussure-je finement.
-" Et bien voilà. Cette croisière est sous le signe de l'ésotérisme. J'ai invité toutes les sommités de cet art...c'est bien un art, n'est-ce pas ?...et il me manque les lignes de la main."
-"C'est fâcheux..." Dis-je, au bord des larmes. "Vous faites escale où ?"
-"Ma foi tout d'abord à Malte, puis en Sicile, ensuite Le Caire..."
-" Athènes ?"
-"...Oui..cette ville fait partie de nos escales."
-" Bien. C'est d'accord. Le temps de me faire faire un passeport et je suis à vous."

Je n'espère pas qu'on me croit, mais pourtant c'est la stricte vérité. Reste à trouver notre Cadeau des Dieux (Traduction de Théodore) dans la botte de foin grecque.
Le temps de faire quelques bagages et le mardi 9 mars au matin, j'arrive à Orly ouest, vais droit à notre hôte Gilbert et me présente. Il demande :
-" Comment savez-vous que c'est moi ? "
ça recommence. C'est vrai. je ne l'ai jamais vu. Mais qui ça pourrait être d'autre ? Je m'excuse :
-" On est une sorcière où on l'es pas, non ?"

Toute la bande est là. Une soixantaine d'ésotériques attendent le vol 5227 pour Marseille. Je ne connais évidemment personne. Je ne suis pas vraiment nul en ésotérisme mais très nul en mondain. Tout cela n'a aucune importance. Je suis en mission.
Je laisse passer une créature très brune, pas très grande, coiffée comme Juliette Greco dans les années cinquante, serrée dans un pantallon soyeux, noir, tenu par une ceinture sertie de pierres - des grosses pierres, genre cailloux - et enfoncé dans des bottes en croco. Avant de grimper dans l'avion, elle extirpe sa cigarette d'un long fume-cigarette en ébène et l'écrase d'un geste majestueux dans le cendrier. Une fois entrée, elle s'assoit tout de suite et comme il y a une place à côté d'elle, je m'assois en lui souriant.
Elle prend un air fin :
-"ça ne doit pas être facile d'être Taureau ascendant Verseau. Assez contradictoire...non ?"
Je fais une moue dubitative.
-" Pas plus que Balance asscendant Scorpion.."
Elle me regarde d'une manière pointue, hoche la tête:
-"ça commence bien...", souffle-t-elle, je sens qu'on va bien s'amuser.."
Je suis évidemment sous le charme immédiatement. Elle a dans les cinquante ans ayant pas mal camionné. De grands yeux noirs perçants et, je vais le voir très vite, un humour à toute épreuve. Femme d'un premier chanteur des années soixante - et opérant toujours, donc je le tais - femme d'un second chanteur des mêmes années opérant toujours donc idem -, elle est toujours l'égérie astrologique du Show Bizeness. Très fine mouche.
Comme le premier mari de la Dame, que nous appellerons Judith, est d'origine Grecque, elle doit forcément connaître la ville. De plus, elle est voyante - au propre comme au figuré : elle ne passe pas inaperçue, elle va m'être d'un grand secours. Il me faudrait aussi une journaliste, si on devait louer une voiture ou bien si il fallait emener notre Roumain en passager clandestin. Soyons fous. J'échaffaude.
Il est 11h25, l'avion décolle.