Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste


Fin 1978, René Dupuy me parle d'une envie qu'il a de monter "Troïlus et Cressida", pièce peu représentée de Shakespeare. Il s'agit d'un conte autour de la guerre de Troie dont le centre est Thercyte, un philosophe habitant un tonneau et donnant son commentaire sur la situation. René n'étant pas versé dans l'ésotérisme auquel, par contre, est habitué Shakespeare, il n'est pas facile de lui faire comprendre que Troïlus est pour Troie- lux (la lumière de Troie) lumière du conscient, et Cressida pour Croissant, pour le subconscient.
De toutes manières, cela n'y change pas grand chose tant Shakespeare s'amuse avec les niveaux de lecture. Quand il fait dire à Thercyte, voyant les combattants :" les abrutis des deux camps", au fond, il a tout dit. Nous nous sommes donc engagés sur la voie d'une sorte de match de footballeux, Cressida, à l'instar d'Hélène, faisant le ballon. Et Troïlus une sorte de benêt naïf et innocent que, à mon avis, Fabrice Lucchini campe magnifiquement.

Le problème est que Fabrice est tellement original, tellement exceptionnel - il l'est déjà à l'époque - qu'il décale totalement d'avec les autres comédiens, tous bien conventionnels. Disons : normaux. Efficaces. Conformes à ce qu'on attend au théâtre. Grâce à Dieu ou je ne sais quoi, son originalité et son intelligence perdurent.


Fabrice Lucchini


Le décor en bois plaqué sur une structure de fer se compose d'un étage à l'Elisabethéenne. Il est entièrement fabriqué par le menuisier de Fursac ( Creuse). Les tentures sont trouvées dans une boutique de Guéret et datent des années soixante au prix de l'époque. Tout est ignifugé. Les plans de construction m'ont pris deux mois. Quand aux costumes, outre les maquettes à dessiner, il faut découper tous les patrons et, devant le désarroi de la couturière, faire les prototypes.
La malheureuse hurlait qu'elle n'avait pas fait l'école de la rue Blanche pour se lancer dans des trucs impossibles. Au théâtre, il n'y a que l'impossible qui soit possible. On aurait dû lui dire rue Blanche.

Août 1979. Seul pour monter le décor. Ils sont tous partis en vacances. Le contrat ne stipulait pas exactement que je doive avoir de l'aide. Cela avait seulement été dit dans le bureau, puis dénié. Recevoir les livraisons, tirer la moquette, la couper, la coller, monter les échafaudages, y plaquer le bois, le teindre, ignifuger, coudre les rideaux, subir la couturière, tenir les délais, fuir l'échec de ma vie, regretter les lâchetés, culpabiliser à mort. Foncer droit devant, douleur ou pas. Une fille, dans le couloir, me dit : pourquoi tu ne me vois pas ? Je crie : pas le temps.
Mais pourquoi je n'y arrive pas ? Pourquoi je suis comme un bolide vers nulle part ? Pourquoi je suis là ? pourquoi, pourquoi ?

Enfin, puisque c'est la vie, la générale est un désastre. Les critiques du lendemain clament au chef-d'oeuvre en péril, Fabrice ne passe pas, ni les costumes, ni les décors. Rien. C'est ainsi qu'un an de travail finit à la poubelle.
Voilà qui forge le caractère.