Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste


Je n'aime pas la campagne. Je m'y ennuie. La nature n'a pas besoin de moi. Elle pousse toute seule. Elle pousse tellement qu'il faut toujours la tondre, la couper, la nettoyer, la biner, la bêcher, la tripoter, lui mettre des tuteurs, de la paille, pincer les tomates, élaguer les branches, réparer un toit, remonter un mur, apporter du fumier, désherber, chasser les taupes et tout cela du matin au soir. Sauf l'hiver. Je comprends pourquoi la Creuse est le département champion en suicide. Il n'y a rien d'autre à faire. Si, il y a autre chose : Boire jusqu'à ne plus exister.
Je plaisante. C'est très joli.
Mais je suis né entre la rue Marcadet et la place Clichy et si je n'ai pas dans la narines le fumet du métro, la pétarade des mobylettes et le doux fracas des poubelles, je déprime. Je veux de la vie, de la fureur, du bruit, de la tempête. Au minimum un orage.



Voyons ...comment me suis-je retrouvé là ?
Ma tendre épouse est née à Vernon : elle aime la campagne. A paris, nous habitions un appartement propriété de la mère de la collaboratrice de Bernard Pivot, boulevard Poniatowski. Balcon plein sud au dessus de la circulation. On ouvre les fenêtres et on n'entend plus la radio. Si on ouvre et on ferme lesdites fenêtre, on croirait la mer. Le voici, vide ( la déco est de 1970, n'oublions pas) :

Boulevard Poniatowski

Lorsque nous rentrons de Roumanie, la première année, nous imaginons acquérir une maison pour l'été. Disons d'avril à septembre, compte tenu de ce que le métier de comédien est dans sa période de sommeil. Mais au retour de la seconde année roumaine, il nous faut rendre l'appartement, ce qui nous oblige à nous rabattre sur la Creuse à temps plein. Ce qui n'était pas du tout prévu.
Composée d'une étable, d'une grange immense, un cellier, une habitation de deux étages sous un vaste grenier, la bâtisse comporte en outre une bergerie avec un four à pain, un jardin potager, un hectare de forêt en bordure de rivière juste avant un moulin qui y produit une retenue d'eau.

A priori rien de bien méchant. Dans les années 70, on serait même allé peupler le Larzac, à se fourvoyer dans les chèvres et cultiver les vaches. Chaque génération trimballe sa connerie quelque part. Mais La Creuse à plein temps ! Même les natifs n'y parviennent pas. Nos voisins n'y sont pas parvenus. Ceux d'en dessous se sont pendus. Dans la maison, il y a tout à faire. Une sorte de rivière traverse le rez-de-chaussée. La maison est située sous une colline. Le drainage est bouché. Un mur sépare les deux pièces du bas noyées d'humidité. Les fenêtres étroites ne laissent passer aucune lumière. La cheminée enfume tout. Il n'y a pas de cuisine mais un évier de granit qui pèse une tonne, encastré sous la fenêtre. L'escalier du premier étage bat de l'aile, le grenier est frigorifique en hiver, torride en été. Il y pleut parfaitement. L'installation électrique est succincte. Il n'y a aucune évacuation des eaux.
Lorsqu'on est embarqué, que faire ? Fuir ou affronter.
Je ne suis pas un bon bricoleur. Mes oncles, fils et arrières petits fils de menuisiers ne reculent devant rien. Mon père, électricien de métier m'explique comment faire. C'est épouvantable. Tout est épouvantable.
Mais que faire d'autre ?
On emménage au début de l'été 77. J'abats le mur du rez-de-chaussée afin que le sol puisse sécher. Aussitôt après, je recreuse les drains pour que l'eau venue de la colline contourne les murs plutôt que les traverser. Je rehausse la cheminée, qui fume effroyablement. Puis j'extrais la presque pierre tombale qui sert d'évier pour en faire un siège extérieur et installer à la place un évier en inox, ce qui me fait construire toute la cuisine en bastains, le mieux possible, n'étant pas doué et dépassé par les événements. Avec un petit sas pour éviter les courants-d'air. Reste le premier étage où il faut définir ce que sera la chambre. Le mur est construit, avec une alcôve qui accueillera le lit, la moquette posée, tout est repeint et lorsque tout cela est presque fini, il faut s'attaquer à l'isolation du grenier, puis au poulailler détruit, qui servira de remise et à la bergerie à transformer en asile pour les amis.
Je sais, j'ai tout mal fait, mais j'ai fait au mieux, sans argent, avec les moyens du bords et avec un pied en moins.
Le tout dans une aventure qui ne me concerne pas et qui est en dehors de mon histoire, mais va y prendre sa place, finalement.

Lorsqu'après la mort de mon père, en 1999,j'ai pu étudier les documents, j'ai découvert que sur le livret militaire de mon grand père figurait l'adresse de Fursac. En 1918.

Livret militaire
..par St Pierre de Fursac, Creuse, Sorel, rue Monlogis.