Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste

Mes pieds

Danser le disco à trente sept ans peut se révéler dangereux. Parti pour fêter mon anniversaire avec des amis dans une boîte de nuit, Je me réveille sur le trottoir. C'est la nuit. Il tombe une petite pluie très fine. C'est agréable et doux. Je ne pense rien. C'est de l'ordre du constat immédiat. ça pourrait durer des heures, des jours. Il n'y a rien avant, rien après. Bouli me secoue.
-"ça va ?"
J'évalue avec un effort .
-" Heu...oui."
Puis je réalise que je suis couché sur l'asphalte. C'est un trottoir.
-" Tu m'as fait peur. Tu es tombé d'un coup."
Je me souviens de mon père le jour où il a eu une attaque cardiaque. Je le trouve assis sur les marches de l'escalier. Pâle. Mais il sourit : " si c'est ça, mourir, murmure-t-il, ce n'est pas grave..."
Non. Ce n'est pas grave. Rien ne me parait grave. Au contraire, je trouve la chose presque marrante. Je respire un grand coup.
-" Je me souviens, ça y est. Je dansais, ça a commencé à tourner, j'ai voulu sortir et tout s'est arrêté. Mais avant cela, j'ai senti comme une pointe dans le coeur. "
-" ça t'es déjà arrivé ?"
-" Oui"
-" Embolies à répétition." Le médecin, calmement, explique le processus de la chose.
Il semble que l'artère fémorale gauche soit tordue et affaiblie. Le cholestérol s'accumule jusqu'à boucher le conduit. Outre que le sang ne peut plus circuler normalement, Il suffit qu'une parcelle se décroche pour provoquer une syncope.
-" ..qui peut être mortelle, vous comprenez ? Mais qui peut aussi rendre infirme. Il ne faut pas rester comme ça."
-" Donc je suis coincé entre perdre le pied ou la tête ?"
-" Il ne faut pas plaisanter avec ces choses là."
Il ne comprend pas : je n'ai rien. Je n'ai donc rien à perdre.
Je décide secrètement de passer outre les recommandations. Sans savoir pourquoi. Peut être parce que c'est ma vie et que c'est à moi de décider.

Mutus liber

Au fil du temps j'ai bien été obligé de m'aperçevoir ne pas fonctionner comme tout le monde. Je ne sais d'ailleurs pas comment ce "tout le monde" fonctionne. Disons qu'il semblerait qu'une majorité tombe d'accord sur une version officielle de la réalité, cette version variant dans le temps et dans l'espace, et que la chose permette à cette majorité de s'entendre à peu près sur l'essentiel. Je respecte évidemment cette version, mais un peu comme on respecte une croyance sans la partager forcément.
Et de toutes manières, la réalité officielle ne rend pas compte de ce qui m'arrive. Il me faut donc vivre des choses totalement improbables en dérangeant le moins possible. Fermer mon bec et traverser le désert.

Je ne sais pas vraiment comment tout cela a commençé. Il se pourrait qu'à un certain moment tout ce qu'on a retenu et appris du monde, de l'enseignement qu'on a reçu, de toutes les petites particules de savoir glanées ici et là, se réunissent brutalement en synthèse dans une sorte d'explication globale, lumineuse.

Cela s'est produit durant la derniere ànnée à Fursac, en 1978, pendant que je travaillais sur "Troilus et Cressida " de Shakespeare. Dans le même temps, je venais d'écrire un "Testament Alchymique" ( je dis écrire, mais je devrais dire : reçu, car il dépassait largement mes compétences) et j'étais sur une peinture faite de minuscules carrés de couleur organisés en "Analyse et synthese" sans bien mesurer que c'était le "Solve et Coagula" de la tradition. Je vivais tout cela dans un désordre évident, sans savoir pourquoi. Les choses semblaient s'imposer d'elles mêmes et parfois à cause ou malgré la douleur, il me fallait tracer un chemin au travers de toutes les incertitudes imaginables. Le "comment survivre" étant finalement la moindre.
Isolé dans la Creuse avec une maison à rendre habitable, une jambe effroyablement douloureuse dans sa botte en cahoutchouc, attaquée par les mycoses, obligé de dormir assis le pied dans une bassine d'eau froide, sans aucun objectif d'avenir et avec la seule volonté basée sur du vide de traverser droit devant quoiqu'il arrive. Je sais que n'importe qui de sensé s'en serait remis à la science, mais pour un motif qui m'est encore inconnu aujourd'hui, une inertie intérieure d'une force incroyable me laissait sur place, à chercher dans les profondeurs plutôt que dans un salut extérieur.

Chanteur

Une nuit, une explosion énorme me réveilla. je sursautais écarquillant les yeux dans le noir total. Rien. Je réalisais que ce pouvait éventuellement se situer dans ma tête. J'étais assis, les coudes appuyés sur la table, devant l'oreiller, le pied dans la bassine. Et lentement, comme venant de l'intérieur et comme si la lumière avait été trop forte, me rendant aveugle, la lumière apparut, venant de ce qui se révela etre une gigantesque boule incandescente, faite de milliards de petits points brillants, semblant se fondre les uns dans les autres à une vitesse vertigineuse. Plus la sphère s'éloignait, mieux elle m'apparaissait. Fascinant spectacle qui me fit penser immédiatement à la "boule au plafond" des bals populaires, à la boule de cristal des voyantes et au soleil. Dont je compris qu'ils étaient tous le symbole d'une seule et même chose, comme le "Eureka" et son ampoule, ce que l'on dit lorsqu'on comprends quelque chose qui, du coup devient lumineux.

Certes. Sauf que je ne comprenais rien.
Ahuri, je contemplais la sphère s'éloigner extraordinairement lentement. Jusquà ce que j'entende, toujours à l'intérieur : "Tout ce qui est, à été et sera EST dans cette lumiere. Quoi que tu veuilles savoir interroges la et tu sauras. Il n'est aucune question sans réponse". (L'idée était que si on se pose une question, c'est qu'il y a une réponse, ce qui fait écho à : "si tu ne m'avais trouvé tu ne me chercherais point").
Mais j'étais alors tellement étonné - au sens de recevoir la foudre, autre symbole analogue qui justifie les éclairs dans la main de Jupiter - que j'étais comme cloué sur mon siège.

La sphère finit par disparaitre, petit point lumineux comme une étoile. Mais pas la présence. Quelque chose demeurait, qui a changé de forme ensuite, mais qui n'a jamais plus disparu. Je pourrais nommer cela : la certitude d'un ordre universel. Tant que les éléments de notre compréhension sont dans le désordre, notre vision est opaque, faite de contradictions, de heurts et de violence. Lorsque les mêmes éléments sont dans leur ordre naturel, la vision devient de la transparence du diamant le plus pur : Solve et Coagula.

Mais comment arriver là ? Car si j'ai bien et bien vu que cela se pouvait, si j'en ai compris le principe, ce n'est que le début du chemin. Et encore je pensais aux Alchymistes et à mon cher Eyrenée Philalethe : "peu importe la raison pour laquelle tu es parvenu ici. Maintenant que tu y es : travaillons."

Et un fichu travail attendait !

 

Le jugement