Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste

LA VIE SELON LES SIMONES

La désirade
Simone Seconde en 1968

Trois ans plus tôt, au cours de Catherine Brieux, je rencontre celle que j'appelle à présent Simone Seconde. J'ignore alors que mon parcours va se faire au travers de trois Simone, : ma mère, mon amie et ma femme. Cette seconde Simone va être la source de tout ce qui suit. Lorsque ce n'est pas elle, c'est Gilles de Beauregard.

Une sorte d'âme commune et pourtant opposée nous réunit. Autant je suis boulimique de vivre et d'apprendre, quitte à m'empoisonner, autant elle est pointilleuse sur la qualité de ce qu'elle vit et crée. Elle est perfectionniste.
Et parce qu'elle est exigeante, elle rencontre toutes les difficultés de cet état. Je vois ce petit bout de femme magnifique et courageuse, tendue comme un poing se jeter dans une totale exigence revendicative où elle se blesse. Flouée par la vie, désertée par l'amour, mais vibrante d'espérance et de talent, l'écorchée vive n'a pas la vie facile. Dernière d'une fournée de sept filles d'un père distant, elle se bat pour exister et trouver sa place. Elle vient de tourner un film et m'invite à la projection privée avec d'autres amis. Février 1969.

Parmi ces amis se trouve une certaine blonde, prénommée Simone, elle aussi, dont, quelques semaines plus tard je comprends qu'elle est celle désignée par Helen, au cinquième étage de l'Hôtel du quai d'Anjou. Elle vient juste d'en déménager, mais c'est bien elle. Elle se souvient parfaitement de la chanteuse du paquebot "France".

SimoneSimone en 1970.
En blonde..................................................en brune

Née à Vernon d'une famille de couteliers, Simone Faget "monte" à Paris vers 1955 pour être comédienne et joue, effectivement dans quelques pièces. Mais elle est un sosie de Martine Carol et ne brille pas par l'ambition. Comme par ailleurs ses parents lui versent une somme mensuelle suffisante, elle préfère ne pas se jeter dans la mêlée et la contempler de loin avec philosophie. Car Simone est philosophe. Elle calcule parfaitement le rapport qualité/effort. Une fois qu'elle l'a décidé, elle se tient à son projet, mais rien ne lui parait préférable à la tranquillité.


Elle m'amuse et me plait immédiatement. C'est vrai. Elle a tout à fait le physique et la vivacité de Martine Carol, mais avec l'humour d'une Micheline Presle, par exemple. J'apprends en outre qu'elle a eu un amant au 62 rue Damrémont en 1956, ce qui rend probable une précédente rencontre. J'avais 12 ans.
On promet de se revoir.
Début janvier 69 je travaille pour Fabrice Emaer qui vient d'ouvrir son restaurant au 7 rue Ste Anne.
Ce club va devenir très célèbre dans les années d'avant le Sida.

C'est une question que chacun devrait se poser : quoi faire de ce qui nous arrive lorsque ce n'est pas balisé d'avance? Où le classer? Dans quel contexte? Dans quelle vision du monde? Plutôt que de le rejeter comme absurde, chance ou hasard, saisir le fil pour tenter de percevoir le sens d'une vie.
Si quelque chose s'est amélioré, c'est ce point. J'ai cessé depuis longtemps de regarder mon existence comme un dû linéaire puisque je suis visiblement en dehors des rails du plus grand nombre. Mais plutôt comme un véhicule de location traversant une sorte de feuilleton dont j'ignore l'épisode à venir et que je découvre en le vivant. Qu'il soit agréable ou pas. Tout en sachant que j'en suis entièrement responsable. Mais pas coupable, évidemment.

Je ne peux pas vraiment tout raconter. Non parce que je n'oserai pas : je peux oser et c'est égal. Je me doute que la terre ne va pas s'arrèter de tourner. Mais il faut mettre l'énergie nécessaire pour aller dans le détail. C'est amusant de se raconter à soi-même dans le désert d'une toile, comme une bouteille jetée à la mer. Mais il faut y mettre le temps.
Je vois très bien, maintenant que presque quarante ans ont passé sur cette rencontre, pourquoi elle se devait et dans quelle ligne elle se situe. Cela ne signifie pas que j'en connaisse la finalité.
Le mystère demeure sur la manière dont les choses s'organisent, sur la portée incroyable de nos moindres choix. Ce qui fait que nous sommes des sortes de locomotives qui créons nous-mêmes nos rails et décidons notre avenir, dans la plus totale inconscience. (Innocence, si on préfère)
C'est plus facile à voir après qu'avant, forcément.
J'ai obligatoirement noté que les femmes de ma vie ont toutes porté le même prénom. Mais quel sens donner à cette chose ? C'est une coïncidence et voilà.

Ce soir là, alors que je lui parle, je n'arrive pas à lui donner un visage stable. Elle m'apparait comme infiniment changeante. Chacune de ses expressions est une personne différente. L'unité vient de sa voix. Je sens entre nous un accord, mais pas un accord conscient. "Quelque chose", en nous, est d'accord qui fabrique déjà sa logique. Elle sait qui je suis (je ne cache jamais beaucoup de choses. Je ne vois pas pourquoi je le ferai). Je sens qu'elle m'aime, qu'elle voit l'artiste à faire naître. Je comprends que j'ai besoin d'elle, car si quelqu'un ne m'aime pas dans l'heure qui suis, je crois que je vais mourir.
Par conséquent, je ne suis pas reparti et nous avons vécu dix ans sur ces rails là, dans l'accord de nos locomotives.

Environs de Londres 1971
Environs de Londres, chez Charles, 1971