Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste
A Londres

Les habits

Le brouillard

Rocky

Pub

tower

 

Épisode Anglais

20 ans

Puisque je ne suis pas mort et fort de mes presque vingt ans, j'arrive à Londres le 29 janvier 1964 avec une fille. Comme quoi l'Homme est le seul animal à tomber deux fois dans le même piège. Quelques semaines plus tard, elle m'apprend qu'elle est enceinte. Ne sachant que faire, je lui propose (très bêtement) de nous marier. Heureusement, elle est intelligente, m'envoie une gifle avec ce doux commentaire : "Non, mais, tu rêves !" Elle espére mieux, c'est évident. Nous brisons là.
Je me promets de ne fréquenter aucun français, pour pouvoir apprendre correctement le Shakespeare. Le problème est que les anglais tiennent à parler ma langue, ce qui conduit au comique absolu : on m'interroge en charabia français et je réponds en petit nègre anglais.

Big Ben

Le peu d'argent emporté disparaît vite.
Je ne connais personne.
Le fond de ma poche propose un vague contact d'une adresse qu'on m'a donné. Je ne sais même plus par qui. En désespoir de cause, je me rends à l'adresse. C'est du côté du "Oval", un marché d'antiquaires. Une boutique d'antiquaire. Je demande une certaine Ellen à une grande femme d'une quarantaine d'année, au physique allemand. Ce qui lui provoque un énorme sourire :
-"C'est moi", dit-elle dans un français impeccable, "Qu'est-ce que tu veux ? Je peux faire quelque chose ?"
Je lui raconte ma brève histoire. Elle me raconte la sienne. Beaucoup plus longue. Née à Calcutta d'une mère française et d'un père allemand, elle est abandonnée vers quinze ans et se marie à dix-sept avec un anglais qui l'emmène à Londres. Tout de suite enceinte, elle se retrouve aussi vite seule, l'anglais ayant filé. (oui, je sais....)
Après moult péripéties et plusieurs mariages produisant chaque fois un enfant, mais que des filles, elle part chanter sur le bateau France, confiant les plus jeunes aux plus vieilles, pour enfin atterrir dans un hôtel de l'ile Saint Louis à Paris, quai d'Anjou, où elle a une chambre au quatrième étage pour se reposer.
-" C'est l'hôtel de la Paix. C'est là où je vais quand je suis à Paris. La vue est superbe. Lorsque tu seras rentré, vas-y. C'est splendide. Les voisins sont charmants. Surtout celle du dessous, une blonde. Tu verras."
Elle parle vite dans un discours un peu décousu : elle veut tout me raconter en une seule fois. Son rêve : mettre ses douze filles dans un bus et partir au Maroc, avec les chats, les casseroles et les couettes.
En attendant, on ne sait pas quoi faire de moi.
-" Tu étais où, jusqu'ici ?"
-" Dans un bed and Breakfeast St George garden's, près de Victoria Station."
-" Tout seul ?"
-" Non. Je suis venu avec une fille."
-" Tu n'es pas gay ?" Demande-t-elle avec un pointe de déception.
-" Ben...il y a des jours où je ne sais plus."
De son avis, ça va être plus difficile. Elle m'évalue, hoche la tête.
-" C'est dommage. Tu comprends, c'est beaucoup plus facile. Les filles, elles vont vouloir te garder. (Elle se penche, confidentielle : "...pour le mariage, tu comprends. Les mecs, ça ne dure pas bien longtemps. En changeant souvent, tu peux visiter la ville. Tu vois ce que je veux dire ?"
J'essaie au plus simple :
-" Je préférerais travailler"
Elle ouvre grand les bras.
-" Pas avec ton physique. Ce n'est pas nécessaire de travailler. .Tu ne risques pas de tomber enceinte, toi. Écoute. Je ne suis pas propriétaire ici. Je travaille pour un type. Il est gay. On peut lui demander de t'héberger. "
Je hoche la tête, pas convaincu. Elle m'attire vers une table recouverte d'un tapis, m'assoit et soulève une théière. Je n'avais pas remarqué le bric à brac. c'est impressionnant.
-" Bois ça. Tu n'as pas froid ?"
Plutôt. C'est la fin février. Dehors l'air est mordant et dans la boutique ce n'est pas génial non plus. Je n'ai qu'un caban acheté aux puces de St Ouen et c'est un peu mince.

Après moult tractations, j'accepte. Inutile de jouer les oies. Le propriétaire arrive vers 18h et je repars avec lui.
A vingt deux heures, il m'envoie dans la cave où je retrouve un australien qui dort là, à côté du tas de charbon. Heureusement, les basements anglais n'ont rien à voir avec les caves parisiennes.
Entre mon accent et le sien, je parviens à comprendre qu'il lui est arrivé la même chose qu'à moi : il a refusé de coucher. Nous tombons aussi d'accord pour admettre qu'il aurait pu nous mettre à la rue. La cave est la bienvenue. Nous avons deux couvertures et en se serrant bien...

L'Australien possède un contact, lui aussi : un restaurateur de Pimlico. Nous allons le visiter le lendemain.

Charles est ancien comédien. On dirait Mr Pickwick himself. Quarante-cinq ans, grand, large d'épaules, un peu rougeaud, la voix forte, gros yeux d'un bleu azur éclatant. Il possède un restaurant français "La poule au pot", dans Ebury Street. Je suis tout à fait adapté à la chose. Je n'ai jamais encore servi dans un restaurant, mais je ne vois pas où est le problème. Mon ami Australien se retrouve à la plonge, ce qui m'arrive aussi lorsqu'il a trop de monde.
Charles habite une maison non loin de là (Tachbrook street), il a de la place.
L'homme est fou amoureux de son pays et c'est un vrai bonheur. Il corrige mes fautes, enrichit mon vocabulaire. Il me traîne partout : de l'écosse à l'Est end, dans les pubs mal famés où l'on chante Gertude Lawrence. Chez Harrod's où, essayant tous les pianos, il me chante Gershwin ou Cole Porter. J'apprends vite les paroles pour chanter avec lui. Chacun s'étonne qu'un français connaisse Gilbert and Sullivan dans le texte. Jeffrey, son ami, qui vit à l'étage au dessus, comble mes manques en comédies musicales. Et c'est facile : je ne connais rien. Je veux tout. Gypsy, Unsinkable Molly Brown, The Sound of music, Cabaret, Sweet Charity, Annie, Oliver....Il me semble que ma vie toute entière devient une comédie musicale. Avec Jeffrey, quarante ans, ancien marin militaire, il faut être rapide : esprit acerbe, d'une drôlerie percutante et souvent gentiment méchante, il m'oblige à suivre son rythme endiablé. En vrai singe je saute sur toutes les branches.
Et le printemps arrive sur les parcs anglais.

Le printemps anglais