Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste


Roland ( alias Rocky), nu, va violer
Gérald (Smithy)
dans la douche.
Moment fort du spectacle.



Plusieurs séances chez Carita pour faire de moi une blonde.

L'échec de Bubutz ne parait pas si grave. J'ai pu noter au passage toutes les bonnes raisons de cet état de fait. Qui connaît à coup sûr ce qu'il faut faire ? Un petit séjour dans les environs de Londres, chez Charles qui vient de louer l'ancienne résidence du roi de Pologne, où il cultive les légumes pour ses deux restaurants permet une vision plus éloignée.

Londres 1971


En septembre, nous pouvons emménager Boulevard Poniatowski, au cinquième étage d'un immeuble occupé par moitié de comédiens et danseurs. L'ambiance y est étonnante. Nous dînons les uns chez les autres, allons aux premières de chacun, nous passons le sel par des paniers pendus aux fenêtre. Je me jette dans une décoration furieusement seventies : murs laqués sang de boeuf , moquette blanche et plaques de cuivre récupérées du décor de "Bubutz" sur les murs du couloir.

93 Bd Poniatowski

Début novembre, René Dupuy me propose un rôle dans "Fortune and men's eyes" traduit par : "Hommes".


J'ai vu la pièce à Londres en 67, où elle a fait un gros succès. Mais jouée par des comédiens trop vieux, elle m'avait parue un peu factice. L'idée de René - et des frères Brunet, les adaptateurs - est qu'il faut de jeunes acteurs, au contraire.
Ce seront Gérald Robart, Christian Rist, Roland Blanche et moi. Nous sommes tous âgés de moins de trente ans.

Extraits de mon journal. Octobre 1971 Théâtre de l'Athénée.

"Jouer avec Roland Blanche est une merveille. Le garçon n'est certes pas facile, mais d'une intensité et d'une vérité incroyable. On ne peut pas être mauvais avec lui, il est trop présent. Il emporte tout. Nous avons tous entre vingt cinq et trente ans, mis à part Georges Staquet, qui joue le gardien.
Le sujet ne nous fait pas peur. Je me souviens de l'arrivée de Roland, la première fois. On avait dû lui dire qu'il s'agissait d'interprèter un caïd : il est venu exactement dans la peau du personnage, en roulant des mécaniques, le menton en avant. "Rocky, c'est moi", a-t-il affirmé.
Je connais le personnage que j'interprète, Alice. J'ai travaillé avec lui au "Prélude". Il s'appelait Alexis. Ce n'était pas qu'une folle tordue. C'était un être décidé à survivre. Et qui survivrait à son désespoir par n'importe quel moyen. Il entrait dans les saunas, ouvrait grand son peignoir et criait : Eh, les arabes, venez là, la poubelle est arrivée..!"
Outre qu'Alice est le personnage comique de cette tragédie, c'est aussi le plus fort. Roland l'a bien compris : nos affrontements en scène sont toujours gratifiés d'une mimique inoubliable de sa part. Un air de dire : "si tu me laisses l'illusion de dominer, je te respecte."
René Dupuy trouve amusant de me faire tricoter dans la prison. je ne suis pas d'accord. C'est un cliché éculé.
L'auteur, John Herbert, dans la salle se lève et dit, avec son accent canadien : "Si Alice trrricote, c'est qu'elle attind un infint. Et si elle attindait un infint, il serait déjà parrrti dans les toilettes ".

Il y a de grosses tensions entre Roland et Gérald. Hier, Roland a défoncé la porte de la loge avec son poing. J'ai décidé de le prendre avec moi. Il suffit de le serrer dans les bras pour qu'il se calme. Le problème est que Gérald (Robard) est le genre de comédien exactement inverse à Roland. Sophistiqué et starisant. Comme il arrive en scène un quart d'heure après nous, il n'est jamais dans l'émotion du lever de rideau. Comme dit Roland, "il se la joue".
On peut voir les choses autrement. Je pense que la distance aide Gérald à son rôle de victime. Il se raconte qu'il n'est pas du même monde que nous. Et c'est vrai. C'est bien son personnage. Il exagère sans doute - le plus emmerdant est qu'il change la mise en scène pendant le jeu - mais je crois que nous avons tendance à projeter nos rôles dans la réalité. C'est très dangereux, surtout dans les combats. Hier j'ai failli assommer Gerald, moi aussi. Il refusait de jouer la scène et ça m'a énervé. Du coup, je lui ai fichu la tête dans les grilles. j'ai cru qu'il allait tourner de l'oeil...
Le plus calme est Christian (Rist). Il est vrai que c'est dans son rôle, mais il y est parfait. Des fois, il y a tant de détresse dans son regard que j'en suis tout retourné..."


L'arrivée de Smithy (Gerald Robard) dans la cellule.

Cette pièce n'est pas une pièce de boulevard
Gerald est mort par suicide deux ans plus tard.
Roland nous a quitté le 13 septembre 1999 à la suite d'une crise cardiaque.