Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste

La sortie est en bas

La tour

J'aime assez bien cet axiome "la sagesse des Hommes est folie pour Dieu, la sagesse de Dieu est folie pour les Hommes", même si son sens n'est pas évident.
Non que je crois en "Dieu". je ne l'ai pas rencontré. Je ne peux témoigner que de ce que je vis.
je n'ai pas besoin de croire. Je veux connaître et comprendre.
Cette soif de connaître ne peut se limiter à rien. Elle n'a pas à juger qu'une chose est possible ou non du moment qu'elle est là. Tout comme Virgil dans sa traversée de l'enfer à qui l'Ange recommande de ne se mèler de rien et surtout : de ne pas s'arrèter, j'espère ne pas coller à la paroi pour laisser la distance nécessaire à une respiration naturelle.

Un véritable besoin de comprendre ne peut jamais s'arrèter. Il est gratuit. Il ne profite de rien d'autre que de sa compréhension.

Le retour à Paris, en 1979, est loin d'être Idyllique. Quoique nous soyons restés en bons termes Simone et moi, je culpabilise sans arret de l'avoir laissée sur place, sans autre ressources que mes assedics. J'ai beau savoir qu'il fallait en passer par là, que je viens de sauver ma peau, je ne parviens pas à justifier d'avoir à causer du mal à quelqu'un que j'aime et à qui je dois tant. Voilà le type même de contradiction qui obscurcit le paysage. On est loin de la sérénité.

Sauver ma peau ? Mais la sienne aussi bien. Je ne suis pas stupide au point de ne pas voir que j'ai ré-épousé ma mère, revisité tous les recoins de cette relation fusionnelle. Et d'ailleurs, Oedipe ne signifie-t-il pas : pied gonflé ? J'ai la preuve incarnée, synthétisée, de cette dépendance en réalité jamais rompue. La seconde Simone à terminé le travail incomplèt de la première. Il faut bien que tout cela se quitte si je dois poursuivre mon voyage. C'est une totale certitude.

Et bien entendu, quittant la seconde, je retrouve la première. La mère est morte, il faut pardonner à la femme.
Si ce n'était que cela !

Dans cette période troublée, tout se mélange. Comme si je devais vivre plusieurs existences en même temps.
Aujourd'hui je suis habitué, mais alors la chose me jetait dans un total désaroi . Monter le décor de Troilus et Cressida, mettre la machinerie en place , d'août à novembre, et finalement assister au désastre. L'entrée dans ma vie de Bouli avec son problème et ses exigences, mon projet de créer un Tarot abstrait, basé sur les dynamiques et non plus les symboles. Puis deux autres décors pour Bourges où je me retrouve exangue dans une chambre d'hôtel.

Enfin rentré, la nécéssité d'écrire me jette sur la machine. J'espère le silence. Rien que le silence.

Un matin de novembre, m'étant disposé à écrire, j'entends dans ma tête une sorte de conversation entre deux personnes que je ne connais pas. Je ne comprends pas exactement ce qu'ils disent, mais je me trouve dans la situation d'un poste de radio receptionnant une émission. Ou une irruption sur une ligne téléphonique en réseau. Impossible de se concentrer. J'essaie de saisir le sens. Mais rien. Je comprends qu'il s'agit d'un homme et d'une femme. Au bout d'un moment, excédé, je lance : ça va durer longtemps ?
Ils se taisent d'un coup. Silence, puis l'homme demande : tu nous entends ?
-" Bien oui. Je vous entends. C'est chiant. Je ne peux pas me concentrer."
Re silence. Puis l'homme murmure :

-"Bien. Alors écoute. Est-ce que tu as un dictionnaire Hébreu ?"
Drôle de question. Je réponds :
-"oui."
-"Latin ?"
-" Oui, c'est tout ce que j'ai réussi à sauver. Et aussi un dictionnaire étymologique".

Je m'aperçois que je parle haut. Ce n'est pas très grave, puisque je suis seul.

A la réflexion, il ne s'agit pas précisément d'une voix, au sens sonore du mot, mais plutôt comme si quelqu'un parlait en moi très distinctementt. C'est doux, c'est sympathique, posé, rassurant. Une crise de parano philosophique ? Il continue :
-" Je pense qu'il faut commencer par le commencement. Tu es d'accord ?"
-" Oui." Dis-je, convaincu par la logique.
-" Tu vas tout écrire. Tiens-toi droit. Il faut que ta colonne vertébrale soit alignée avec ta tête. Tu vas sentir un piccotement doux au sommet de ton crâne..."

Je fais ce qu'il demande. Tout en riant intérieurement. Qu'est-ce que c'est encore que ça ? Je suis complètement givré. Encore deux heures comme ça et c'est l'ambulance.
Le personnage rit aussi.
-" Ce n'est pas grave. Tu comprendras plus tard.", dit -il, " Qu'est-ce que la Bible pour toi ?"

Je hausse les épaules.
-" Je ne sais pas...j'hésite entre une affabulation délirante, un livre d'histoire et un truc pour endormir."
-" Tu l'as lue, je le sais."
-" Oui, j'en ai lu des bouts, mais pas tout, c'est trop emmerdant trop souvent. En fait je n'y comprends pas grand chose. De plus je ne crois pas en Dieu, alors l'affaire est un peu rapée d'avance..."
-" Je sais...Est-ce que tu peux imaginer que ce livre ne raconte pas l'histoire des hommes, mais celle de la pensée ?"
-" C'est à dire ?"
-" Qu'est-ce qui fait l'Homme ?"
-"..ha oui, je vois : sans la pensée, sans la faculté de penser, l'Homme serait un animal parmi les autres."
-" Par conséquent, le Livre de l'Homme, c'est le livre de la Pensée Humaine. De quoi elle est faite, comment elle fonctionne, de quoi elle naît et à quoi elle sert."

Ouah. C'est vrai. je n'avais pas pensé à ça. C'est la pensée qui fait l'Homme et non l'inverse.

-" Tu remarqueras que le mot "Dieu" n'apparait pas dans l'Ancien Testament. Il est dit : l'Eternel. Personne n'a jamais dit que c'était quelqu'un."

J'aime beaucoup sa voix. Elle est extraordinairement amicale. Je sens bien qu'il sait qu'il parle à un abruti, mais il n'y a aucune trace ni de supériorité de sa part, ni aucune condescendance. Il sait que je ne sais pas, il sait que je ne peux pas comprendre, mais la chose l'amuse et il la trouve normale. Personnellement , ça me plaît bien. je n'ai jamais rencontré aucun prof comme lui. Tout de même, je demande :

-" Mais tu es qui ?"
Un grand éclat de rire me répond. Je me doutais bien que ma question était idiote.

-" Tu ne peux pas comprendre.. Disons que je suis ce que vous appelez "Le Maitre intérieur", mais on est loin du compte."
Je sens qu'il m'envoie une image. Je perçois que c'est une image, mais je ne connais aucun des éléments qui la composent et par conséquent, je ne vois rien que je puisse définir. Mais c'est haut et large et très bien organisé. Il en profite pour commenter.

-" Ce que nous voyons est conditionné par ce que nous avons déjà vu et nommé. Tant qu'une chose n'est pas isolée de son contexte et définie comme une "chose en soi", puis nommée pour la distinguer et enfin mise en rapport avec son contexte, elle n'existe pas. Nous ne la voyons pas. C'est le sens de la "séparation". Et c'est en ce sens que le Verbe est créateur. Tout ce qui n'est pas nommé n'est pas créé. En Hebreu, le nom, c'est aussi la fonction. ETRE c'est AGIR. Et pendant qu'on y est, admet qu'il y a une grande différence entre ETRE et EXISTER."
-"?"
-" Réfléchis."

J'ai déjà plus où moins pensé à tout cela. Mais pas en fonction de la Bible - et surtout pas en Hebreu. Il est vrai que si il y a deux mots distincts, c'est qu'il a deux choses. Il me pousse à regarder dans le dictionnaire etymologique. Je découvre que exister est un attribut de être. Etre est un état et sortir de cet état se dit : ex-statuere. Exister c'est "être au dehors de soi". "Se pro - jeter dehors".
-" c'est donc tout placer en dehors de soi, les causes comme les effets, les responsabilités, se metttre "hors de cause" et d'une certaine manière, se fuir, s'ignorer. Voilà pourquoi il est dit : "connais toi toi-même et tu connaitras le monde."