Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste

Kibaro story 3

Aimer. Facile à dire quand on ignore ce que c'est. Déjà bien lorsqu'on admet aux autres la même réalité qu'à nous-mêmes, sans condescendance de les voir malheureux, les considérants pour eux-mêmes et non pour ce qu'on voudrait qu'ils soient sur notre propre modèle.

Facile de croire qu'on aime parce qu'on apprécie quelqu'un, parce que l'autre nous valorise ou parce que le consommer nous apporte du plaisir.


Le "Maitre intérieur" a donc raison. Ces choses n'ont aucun sens par le raisonnement. Elles sont "folles" aux yeux des hommes. On aime son chat, sa mère, le camenbert, les vacances. Bref, on confond aimer et plaisir. Non qu'aimer ne soit pas un plaisir. C'est aussi accepter la douleur qui vient de l'autre lorsqu'il ne correspond pas à notre projet, la déception de le voir - en tous cas pour nous - se tromper, alors que nous ne sommes pas les maitres de sa vie et qu'il a raison de se défendre de devenir un clone. Il ne s'agit pas de donner. Mais de se donner. Le père de Golo dans Pelleas et melisande dit, au début de l'opera, sous la plume de Maeterlink "Je ne me suis jamais mis en travers d'une destinée".

Elaine

Lorsqu'un journaliste lui demande pourquoi elle chante avec quatre bras, elle répond suavement :
-" Parce que plus, ce serait trop..."

Puis elle sourit largement, relevant ses cheveux un peu en arrière, ondulant dans sa robe immaculée. En tant que meneur de revue, je suis assis un peu en retrait sur un cube et je la regarde chanter. Elle est très belle dans les éclairages. Chaque geste est pensé, harmonieux. Sa voix est douce, enrobée d'arrangements, persuasive. Elle rayonne. Quoique ses deux bras supplémentaires appartiennent au chorégraphe caché derriere elle et malgré les poils noirs dudit chorégraphe, tout passe comme dans un rêve : ils s'entendent bien, dans une série de figures mi indoues mi japonaises.
Le chorégraphe est lui même incroyable. Il a voulu faire des claquettes et ça nous a valu de le voir défoncer la scène avec ses pieds et et un trou dans le plafond avec ses mains, mais sa belle énergie gagnait facilement la salle. Il excellait aussi dans un porté très gracieux, soulevant une danseuse nue du nom de Monique dont, un soir je vois dépasser un fil de son cache sexe. Je l'interroge. Elle répond : "Ben quoi j'ai mes ragnagnas. T'aurais préféré que je tache sa chemise ?"
Non. Évidemment.
Dans ce métier, il faut penser à tout.

C'est la premiere fois que je suis meneur de revue dans un cabaret. ça sera sûrement aussi la derniere. C'est assez amusant. Il a fallu que je compose tout le spectacle, trouver l'argument, imaginer les décors, les attractions, les enchainements. Fort de l'expérience Roumaine, j'avoue m'amuser. Le budget est extrordinairement réduit. Aussi je vais trainer du côté du centre Pompidou ou dans le métro à la recherche de jeunes talents, equilibristes, marionnettistes, illusionnistes, imitateurs en herbe et musiciens.
Tout cela se passe dans l'arrière salle d'un grand hôtel parisien aménagée en petit théâtre, mais assez bien outillé.
L'aventure ne va durer que quelques mois, mais elle conduit vers une autre expérience.

Gilou ?

Nous sommes devant l'écran où, en tres gros plan, on voit un vagin grand ouvert. La séquence n'est pas tres difficile à doubler et je ne suis concerné que de loin. Par contre, ma voisine devrait manifester quelques râlements adéquats, mais ils ne viennent pas.
-"Vas-y, vas-y !!! " souffle le metteur en scène. "Il faut que tu râles".
Je sais à quel point c'est difficile au début. Moi non plus je n'y arrivais pas. D'abord parce que je suis plutot silencieux dans ces moments là. Il parait qu'au cinéma il faut inventer toutes sortes de râlement et d'éructations pour que ça plaise au public. Je me suis bousculé, inventant des "haaa salope" un peu timides au début, un peu plus forts ensuite, mais trouvant vite la solution pour ne pas s'évanouir. Quand on a râlé comme ça pendant une demi heure, on manque vite de souffle. C'est toute une technique. C'est vrai, il vaut mieux parler que souffler. Tous les acteurs qui doublent les films pornos vous le diront.
Ma voisine est comme interdite devant l'image. Rien ne sort. Brutalement elle tombe dans mes bras et sanglotte.
Elle suffoque un murmure :
-" C'est...épouvantable...je ne m'attendais pas à ça..."
-" à quoi ? " demande-je
-" ..mais...snif...j'ai fait ça pour lui...parce que j'étais amoureuse de lui...je n'ai rien vu...je ne savais pas...et c'est...épouvantable..."
-" Certes..tu n'avais pas des yeux dans le dos...Je comprends."
Elle est charmante, cette fille. je vois bien le tableau. Emporté par son désir pour le mec, elle s'est laissée entrainer là dedans et maintenant, elle voit le résultat brut. On va dire : brutal. ça ne servirait à rien de lui faire des compliments sur son jeu.
Henri, le metteur en scène, arrive près d'elle.
-" Tu veux qu'on le fasse doubler par quelqu'un d'autre ?"
Elle se redresse.
-" Non. Je vais assumer mes conneries. Mais c'est bien la derniere fois."
Elle reprend du poil de la bête, respire un bon coup et dit :
-" Allez. On y va".

Dans la séquence suivante, elle copule sur une plage. Henri fait venir une bassine et pendant que la fille fait ses "h h" il agite l'eau pour faire croire à la plage. L'homme étant moins présent, je m'éloigne du micro pour éructer. Au bord des larmes.
Jacques (le mari de la chanteuse à quatre bras) pouffe dans son coin. C'est un géant blond à la voix hyper grave, absolument charmant et drôle.
Ensuite vient la scène de partouze inévitable. Tout le monde (quatre hommes et quatre femmes) se réunit autour du micro. Henri nous explique :
-" Repèrez bien le sexe que vous doublez. ça n'est pas hyper important, mais c'est mieux. Et vous les filles, essayez de ne pas parler quand vous avez la bouche pleine. Gémissez. Il n'y a rien de pire qu'un gonzesse qui discute alors qu'à l'écran elle suce. D'accord ?"
-" D'accord", approuve le choeur.
Dix minutes plus tard, je ne sais même plus quel phallus je double, ni les autres non plus. On invente tout ce qu'on peut en matiere de texte. Cela va du "ha je jouis" à "je vois Dieu" dans des contorsions pour ne pas rire.
Henri hausse les épaules.
-" ralala, heureusement que c'est pas pour les intellectuels..."

Ce n'est pas tous les jours, mais ça occupe la journée entière. On double trois films dans la journée.
Ce n'est pas du Marguerite Duras, c'est assez rapide.