Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste

DE L'HORREUR

Fan du genre depuis l'adolescence, et après avoir croisé Peter Cushing à Londres, je rêve de participer à un film d'épouvante, au moins une fois.
On s'étonne souvent du succès des films dits d'épouvante mais pourtant je me souviens qu'ils ont été salutaires. Dès ma venue au monde, j'étais assailli d'affreux cauchemars, de terreurs nocturnes dont je ne trouvais pas l'écho dans ladite "réalité". Le roman ou le film d'épouvante pouvait donner une forme à ces terreurs. D'autre part, ils me permettaient de m'y habituer et, finalement, de les désacraliser, leur ôter, notamment par l'humour et la dérision, tout le contenu terrifiant. Ainsi j'ai appris à vivre avec. Sans compter que, par la suite, j'ai pu constater à quel point sur le plan symboliques ils étaient souvent réels. Ils ne sont pas obligatoirement nocifs.

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Là, je suis servi. Les effets spéciaux sont concoctés par l'équipe de "Vendredi 13", une équipe de parfaits professionnels qui n'excluent pas de se distraire. Leur imagination est très impressionnante ! A un moment du film, une tête doit jaillir d'un lac pour exploser en l'air. C'est évidemment une tête en cire, bourrée de viande, de foie, de choses indéfinissables. Quelqu'un l'extrait hors de l'eau à l'aide d'une canne à pèche et d'un fil nylon , un tireur d'élite vise, tape dans la cible...et toute l'équipe se retrouve sous une pluie sanguinolente épouvantable !

Étant données les conditions financières du film, il n'est pas possible de ressusciter Dracula une nouvelle fois. Henri, le réalisateur, veut aussi qu'il y ait prétexte à produire quelques jolies filles qu'on va dénuder. Je ne suis pas pour : les deux genres n'ont jamais bien cohabité, mais je cède et invente une sombre histoire de système de protection qui devient fou et attaque tout ce qui bouge pour protéger la fille de l'inventeur. Chacun est alors condamné à la mort qui lui ressemble. La plus horrible possible, évidemment. J'ai conscience que ce ne sera pas le film du siècle, mais j'ai vu pire.
L'équipe investit un motel non loin des Everglades. Une cinquantaine de personnes. Des soirées superbes, un cyclone, la piscine, des chanteurs Country, de gros hamburgers, des amours qui naissent. Une dépression nerveuse de comédien. Et toute une équipe magnifique dans la fumée interdite.

Je suis sur place depuis un mois pour trouver les lieux de tournage et je visite tout. J'ai découvert une magnifique maison coloniale sur les bords du Lac Georges. Les alligators viennent dormir dans le jardin. De très longs serpents noirs passent entre mes jambes tandis que je mange. Je n'aurais jamais cru supporter une telle idée. Je peux donc faire la différence entre le symbole et la réalité. J'ai aussi inventé une histoire avec des mygales. Elles sont là, dans une cage. L'une d'elle a déjà dévoré sa compagne. Le dresseur prétend me la poser sur le bras. Je finis par accepter. C'est doux et chaud. Malheureusement j'ai perdu la photo. Tout me plait dans l'aventure. Elle en vaut la peine, car comme dans l'épisode roumain, c'est finalement l'humain qui prime.
Je peux mesurer l'extravagante différence entre ce qu'on imagine et ce qui sort, finalement, de nos efforts !

Moment ydilique qui dure trois mois, puis le producteur américain m'invite chez lui à Long Island (Son fils est sur le tournage) pour un mois de plus où je peux déambuler à mon aise dans New-York, frôlant un monde dont je ne saurais jamais rien. Il faut être né quelque part pour entrer dans son histoire. J'ai le temps d'aller sur Broadway pour y voir quelques pièces et puis je sens qu'il faut savoir mourir une fois de plus, s'arracher, se traîner vers l'avion de retour. Quel apprentissage...Quel déchirement. Aimer signifie donc toujours avoir mal ?

Le film est passé sur canal+ parait-il. Je ne l'ai jamais revu.