Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste

LE PRÉLUDE


Après un an de faculté de pharmacie où je m'entends parfaitement avec les rats, mais pas avec la femme de ménage qui fredonne "l'internationale" quand elle me croise, je retrouve par hasard Helen, la même qu'à Londres, à la station d'autobus Trocadéro en janvier 1967. Elle joue en face, au TNP. Bien entendu, elle habite dans l'Hôtel du quai d'Anjou.
-" Alors, tu as enfin décidé ? Tu es gay ?", hurle-telle dans la file d'attente.
-"Je ne sais toujours pas. Mais probablement un peu plus que la dernière fois." Réponds-je. Comme je suis devant elle dans la file, elle vient me rejoindre. Elle glapit :
-"Tu ne vas pas attendre d'avoir soixante ans pour te décider. Les gays n'aiment pas les vieux. Par contre, les vieux aiment bien qu'on soit jeune". Elle rit : "J'ai quelqu'un a te présenter. Je t'interdis de dire non. Tu verras, il est beau, riche et intelligent. Il connaît tout Paris."
Elle est d'une exubérance absolue, hippie bien avant tout le monde. Vêtue d'une robe violette à franges bleues et d'un gilet fleuri de ce qui parait être des hortensias peints. Elle est cependant belle. Genre Streisand dans les années 90. La question de son âge ne se pose même pas. Ce pourrait être trente ou cinquante. Allez, disons quarante.
-" tu as le temps, là ? " Demande-t-elle.
-"J'ai le temps."
-"Alors, viens, il habite à côté".

L'homme est comédien. Je ne connais que lui. Sauf que je commence par le confondre avec un autre. On le croirait bronzé à la lampe à souder, mais il est très sympathique, élégant dans l'aisance de son décor peuplé de statues grecques, divans à pompons, argenterie et laques chinoises. Que de très beaux objets, disposés avec soins et distinction. Il partage sa vie avec un danseur-chorégraphe de talent, lui aussi très amical.
Nous nous entendons immédiatement, au grand plaisir d'Helen. Ce n'est cependant pas pour ce qu'elle pense. Car si nous jouons quasi instinctivement à nous faire du charme, ce n'est qu'un jeu sans conséquence.
L'homme est en train de négocier l'animation d'un bar de nuit à St Germain-des-prés et propose que j'y sois barman.
La perspective m'enchante. La chose commence dès février 67, et compte tenu des horaires, je peux dessiner et écrire tout à mon aise dans la journée.

rue Guisarde

Malgré ses efforts pour ameuter une clientèle de comédiens dont ne viendra que Line Renaud, l'affaire ne tient que jusqu'en mai sous le regard aigri de la patronne, une gouine griffue impossible à dissimuler derrière le plus gros des gros vases de fleurs, et qui s'agrippe à sa caisse avec désespoir.
Le comédien doit céder la place au fils de Carbone, le célèbre bandit marseillais, assorti de sa mère, Manouche. Celle-ci, fort connue à l'époque fera l'objet d'un ouvrage de Roger Peyrrefitte. La bande arrive drainant avec elle un certain Alexis.

Folle tordue

Comment décrire Alexis ?
Figurons-nous une grande chose mince d'un mètre quatre-vingt cinq, vaguement blonde et soupçonneusement dégarnie. Échappée de Bordeaux, menton carré hautain, geste large, lèvres minces et hanche cambrée. Trente-cinq ans peut-être. Méprisant de se mépriser soi-même.
Il me regarde de la tête aux pieds comme si j'étais inimaginable. Il lâche, en détachant chaque syllabe et plissant les yeux :
-" Qu'est-ce que c'est que ça ?" Il poursuit :
"Elle se croit où, celle-là ?"
Ne sachant que répondre, je ne réponds rien. Il se saisit d'un pan de mon costume.
-" Et ça ? ça sort d'où ?"
Je risque :
-" C'est de l'alpaca. Je l'ai acheté sur Regent street " .
Alexis se recule d'un pas, hoche la tête.
-" Excusez-moi votre honneur. On dit alpaga ou alpaca ?
-" Les alpacas sont des genre de lamas qu'on élève dans les Andes.."
Il m'arrète immédiatement, regarde le fils du bandit.
-" Elle est idiote ou c'est un genre ?", puis à moi :
"Dis-donc, ma fille il va falloir te dérouiller, si tu veux rester dans la bande. T'es vraiment conne où tu le fais exprès ?"
Je respire un grand coup.
-" Disons qu'il y a des deux."
-" Et bien j'espère qu'il y a beaucoup de l'un et un peu de l'autre. Je vais t'habiller, moi, tu vas voir. Le cul à l'air et que ça saute !".

J'aime les monstres. J'ai toujours aimé les monstres.
On peut clairement y voir ce que les gens dits "normaux" ont en petit. Chez le monstre, tout est sous la loupe. Les défauts, évidemment, mais aussi les qualités. Tout est énorme. Alexis, comme Mary Marquet, Edwige Feuillère ou Michel Serrault, est de cette trempe. Si on passe le premier cap, on est assuré d'un spectacle époustouflant dont la profondeur dépasse la hauteur. J'ignore ce qui, dans son enfance ou son adolescence a pu justifier un tel désespoir - il ne me l'a jamais dit - mais j'ai pu, durant toute une année en voir les facettes rutilantes et sombres. Des plus atroces aux plus miraculeuses. Je lui dois entièrement mon interprétation d'Alice dans "Hommes", dont on m'a félicité. C'était seulement d'avoir pu le rencontrer. Humain peut-être pas unique mais exemplaire.

Je dois avoir trouvé grâce à ses yeux car il m'accepte - un peu comme une gentille idiote -, me pilote dans un monde que, cette fois, je ne connais pas, où le sexe est un marché, m'envoie en mission dans des hôtels de luxe où il a tracté ma présence. Il sait combien je suis nul avec l'argent. Il devient, en quelque sortes, mon proxénète et j'en suis amusé. Car tout cela, finalement, est assez divertissant quand on sait que tout est inutile et vain. George V, Hilton, le luxe des autres, voyage de velours et d'inconscience. Quelque chose, en moi, filme tout.

Un soir, on voit le mur du club s'effondrer. Deux phares apparaître. Alexis me saisit et clame :
-"Suis-moi, vite!"
Il y a un espace derrière la porte blindée, où il me tire.
-" Ferme-là." Ordonne-t-il.
Aussitôt après, on entend un tir de mitraillette contre les plaques d'acier fixées au mur. Fracas de bouteilles. Hurlements. Alexis me tient.
-" Surtout ferme ta gueule. Sinon on est mortes." Souffle-t-il.

Une voiture a défoncé la façade. Par la brèche, "on" s'est infiltré. Deux types armés ont déchargé leur mitraillette contre les murs (blindés, probablement par expérience) et sont repartis. Alexis m'explique que c'est la bande des corses contre le marseillais. Je souffle.
-"Mince. ça fait du bruit, une mitraillette.", dis-je.
Finement, il me regarde.
-" Je crois qu'on va changer de patron..." minaude-t-il.

Charmant, Gérald. Petit nez refait à la mode des années soixante (modèle unique), cheveu noir corbeau en casque, âge totalement indéfinissable - il a le même depuis trente ans -, souriant, attentif, prévenant. Aucun mépris sous la corrosion humoristique. Sur la scène du soir comme en coulisse, il s'installe d'emblée et amène son monde. Cela va du peintre en vogue au milliardaire en goguette, de l'historien au réalisateur top, en passant par l'héritier hindou et la mousmée masochiste. c'est l'euphorie. Vive Gérald Nanty.

Travailler dans ce genre d'endroit garantit l'abstinence. Quelques soient les propositions, personne n'a la patience d'attendre six heures du matin. Il faut raccompagner les transexuels en détresse - et Dieu sait ! - convaincre les derniers alcooliques de quitter le bar, fermer la porte et se retrouver seul, avec son propre vide à remplir.
Nous habitons, Alex et moi, le dernier étage d'un hôtel de la rue des Canettes, sous une verrière qui laisse entrevoir le ciel.
Comme il parait lointain.