Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste

Des rats, des souris et des hommes

Michel Castelain, l'assistant de Catherine, doit faire preuve d'une grande patience avec moi. Étant donné mon peu d'intérêt pour l'école, je suis complètement ignare. Tout ce que je sais est en anglais et se borne à très peu de choses. Un exemple : j'ai souvent vu le ciel à l'île d'Oléron, où il est très beau, mais je ne me suis jamais interrogé sur le fait qu'il soit constitué d'étoiles, qu'elles ont un nom et qu'on peut les différencier des planètes. Il faut tout m'apprendre. Michel doit trouver des trésors de ressources intérieures pour remplir mon vide et il le fait bien. Aujourd'hui que j'ai des élèves, je me souviens de lui avec admiration et tendresse.
Au début, comme je n'ai aucune ressources, il loue une chambre sous les toits rue de l'Université pour que je puisse dessiner, puis me trouve un emploi d'animalier à la Faculté de Pharmacie.
J'y entre le 1er septembre 1965. On m'explique ce que je dois y faire.


Les rats ont un temple


Il y a là entre deux cent et trois cents rats dans des boites transparentes alignées sur des étagères. Ils sont cinq ou six par boite. On ne peut pas en mettre plus. A partir d'un certain nombre, les mâles se battent où se sodomisent, les femelles tuent les petits. Je n'en fais pas l'expérience. Je fais confiance au chef de laboratoire, une jeune femme charmante avec qui je sympathise tout de suite. Elle m'explique volontiers ce qui se passe dans les lieux : on y étudie certains germes propres aux rongeurs. Syphacia, hymenolépis. Également le virus responsable de la maladie du sommeil, sur des lapins.
Par ailleurs, je dois installer le matériel de projection de diapositives en vue des conférences. J'y apprends beaucoup de choses. Je me familiarise assez vite avec les rats. Leur intelligence est bien connue. Leur propreté l'est moins. Pourtant, il suffit de placer une boite propre à côté pour qu'ils y sautent spontanément. Au début, je prends les retardataires par le bout de la queue, mais ensuite, je les saisis à pleine main. Il n'est jamais arrivé d'être mordu. Au contraire, il semble qu'ils me connaissent très bien. Lorsque j'ouvre, le lundi matin, je passe devant chaque boite pour les saluer, un ou deux grimpent sur mes épaules , ou viennent se lover dans mon col. Ils ont de magnifiques petites mains très mobiles, un peu griffues peut-être, mais ne manifestent jamais aucune agressivité.
La première mission est, bien sûr de nettoyer les cages, mais surtout de dégager les morts du week-end.
Cette odeur des rats morts est riche d'enseignement. Selon le degré de décomposition, cela se rapproche du Reblochon (pour un jour), passe par le ragoût de mouton (assez vite), et peut prendre toutes sortes d'analogies alimentaires. Finalement, je trouve la chose normale, étant donné que tout est finalement lié à la décomposition des mêmes éléments.
Le travail avec des serpents me serait absolument impossible. Je mesure à quel point nos avis et répulsions peuvent être symboliques. Non seulement je n'éprouve aucune répulsion pour ces mammifères, mais au contraire. Ils me plaisent bien. Comme me plaisent les chats, par exemple.

un couple

L'autre aspect est que je porte moi-même leur odeur. Lorsque je prends le métro, par exemple, il est de moins en moins rare qu'un gros gaspard vienne me visiter, se poste devant moi - lorsqu'il n'y a personne autour : ils se méfient des humains et ont raison - et se gratte le nez en signe d'interrogation. Je le comprends. Je suis un très gros rat pas catholique.

Mais mon grand plaisir est d'enduire mes mains de lait concentré et de les plonger dans les cages. Le mordillement autour des ongles est superbe.
Bref. j'aime les rats et ils me le rendent bien. Il m'est même arrivé d'oublier que j'en avais un dans le col roulé, endormi.

Le chef de laboratoire me permet en outre d'utiliser la machine à écrire, une grosse machine électrique sur laquelle je fais mes classes, d'abord très lentement, puis de plus en plus vite..toujours avec deux doigts !
J'y reste parfois très tard le soir, emporté par mes récits. Je passe de septembre 1965 à à novembre 1966, soit plus d'un an à lire, écrire et dessiner entre la chambre de bonne de la rue de l'Université à la faculté de Pharmacie.