Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste

Barsana

Budesti

habitat roumain

Monastère

monastère Moldovita

Monastère humorului

 

Début février 1975, François Corbier, qui se trouve être notre voisin du dessous, propose qu'on l'accompagne en Roumanie. Le but est d'animer un club de vacances, émanation des Wagons-lits Cook, dont le siège est à Bordeaux et l'activité sur les plages de la Mer Noire.
Début mai, par le biais d'un Tupolev un peu alcoolisé, nous allons atterrir à Constantza pour nous rendre à Mangalia, non loin de la frontière Bulgare, dans un complexe ultra-moderne (pour l'époque), sorte d'usine à extraire des devises pour le bénéfice de Monsieur Ceaucescu et son épouse, alors dans un règne absolu.

Ceaucescu


Notre destination est Vénus.
En effet, l'immense complexe est composé de plusieurs "villes" portant le nom de quelques planètes : Jupiter, Saturne, Neptune, Olymp ( où le dictateur a sa résidence) et Vénus.
Notre hôtel, appelé "Raluca" est une construction circulaire agrémentée d'un patio-jardin avec lac miniature, massifs fleuris, à quelques cent mètres de la plage.

Premier constat : la Mer Noire n'est pas noire. Du moins, elle va le devenir lorsqu'en juillet arrivera l'algue qui en est responsable. Second constat : l'horizon est bloqué par des navires militaires, canons pointés sur tous ceux qui voudraient fuir en pédalo, par exemple.
François est habitué des Clubs de vacances. Il a travaillé longtemps pour le Club Mediterranée, il chante bien et ses textes sont très amusants, souvent sarcastiques. On le connaît bien à présent puisqu'il a officié chez "Dorothée". C'est un long personnage roux plein de gouaille, à l'humour décapant, qui n'a peur d'aucun jeu de mot : "Ils ont tout pollué...mille victor". Pas encore barbu, assez proche de l'esprit "Charlie Hebdo".
François Corbier
http://www.francoiscorbier.net

Bonjour tout le monde

Au début, nous ne sentons aucune pression. Tout le monde est sympathique. L'équipe roumaine chaleureuse et le temps magnifique. Malgré les mises en garde de François, du haut de mes trente et un ans, fort d'un père communiste, je cherche plutôt les points positifs. Tout est bien organisé. On m'explique que chacun est responsable de son matériel, à titre privé : si on casse un verre, on doit le rembourser au gouvernement, puisque c'est le bien commun et qu'il appartient à tous.
Je vais vite découvrir l'envers de cette (trop) jolie médaille. Pour le moment, Je décide d'apprendre la langue. Mon cahier sous le bras, interrogeant tout le monde, au bout de trois semaines je sais me débrouiller. Fin juin je danse sur les tables comme un tziganesht et je connais toutes les insultes.
L'organisation est simple : François accueille d'un appéritif les nouveaux dès qu'ils descendent du car, nous les informons des us et coutûmes et des incohérences. Nous inventons des soirées avec jeux. Chaque fin de semaine, nous jouons un spectacle parodique. Enfin, le soir, de 10h à 2h du matin, je fais le DJ disco cha-cha-cha en évitant la danse des canards (goût personnel). 240 personnes par semaine, de tous les styles, de tous les âges, avec un seul point commun : la Roumanie, c'est pas cher.

Venus... Jupiter... Neptun... Saturn
Bien sûr, François est un peu blasé. Il connaît tout cela par coeur. Il explique qu'il est difficile de ne pas mépriser quelque peu tous ces gens ( et c'est vrai que j'ai honte de ce qu'on leur fait faire. Les jeux sont vraiment stupides). On peut facilement les catégoriser.
-" Dès qu'ils descendent de l'avion, tu sais déjà tout ", ironise François, " Celui là va montrer sa queue dans deux jours, celle-là va tromper son mari, l'autre à déjà oublié sa valise, t'en as toujours une avec une perruque, l'alcoolique de service, l'avare, la baiseuse, la frigide, le je-sais-tout, le naïf...tout ça. Au début, tu trouves ça marrant, mais quand ça se répète chaque semaine, que chaque semaine c'est les mêmes, tu te demandes si il y a quelqu'un dedans, si c'est vivant ou mort, tu verras".

Un matin, j'entends des cris par la fenètre. Je me précipite au balcon, qui donne sur l'arrière du bar. Je vois deux hommes en train de frapper le barman. Je bondis jusque là, dévallant les escaliers. Lorsque j'y parviens le barman prend un air épouvanté, secoue la tête comme pour me dire : "ne te mèles pas de ça !! s'il te plaît". Mais emporté par le mouvement, je hurle : "qu'est-ce que vous faites ? ça ne va pas ?"
Le barman prend un air effondré. Les deux autres s'écartent. Me saluent et s'esquivent. Le barman a disparu.
Perplexe, je regarde partout autour de moi : plus rien.
Je ne le reverrai que l'année suivante. Entre temps j'apprends que les employés étant en contact avec les touristes, sont soupçonnés de faire des affaires en douce. Le gouvernement envoie donc des milliciens pour "contrôler". Ce qui se traduit par un racket organisé...et, partant, un trafic obligatoire, souterrain et souvent très compliqué.
En voulant aider le malheureux je n'ai fait que confirmer le soupçon. Impossible de savoir ce qu'il est devenu.