Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste

LES SUBLUNAIRES une étrange aventure


Gothic divinité

On la croirait extraite de la Famille Adams. Pâle comme une morte, longs cheveux corbeau, vétue de noir, l'air hautain avec une nuance de sarcasme. Elle est assise sur un gros pouf rouge. Elle demande, ahurie :
-" Tu ne connais pas Gurjieff ?"
Je hoche la tête négativement, avec une moue dubitative. Cela la remplit de pitié. Jean-Michel prend le relai.
-" C'est un initié. Un grand initié."
Je hoche encore la tête, cette fois positivement et enfonce mon dos dans l'oreiller coincé sous la fenêtre ouverte. Un peu d'air frais me parvient. Je souffle :
-"Initié à quoi ?"
-" Ben à la vie, à comment fonctionne l'existence, aux divers plans spirituels. Mais peut-être que tu n'en vois pas toi, de plans spirituels?" clame Catherine. "Peut-être que tu es un sublunaire ?"
Le ronronnement de la circulation de la rue des Martyrs me parvient. Il fait vraiment chaud. Il est vrai que c'est normal pour un mois d'août. Sublunaire. Sub Lunaire. Sous-la-lune. Dans-la-lune. Hors-la-lune.
-" Sublunaire ? C'est quoi ?"
-" C'est un gros con." explique-t-elle. "Un gros con de sublunaire. Conduit par ses glandes. Un mort-vivant. Une sorte de cadavre qui nettoie sa voiture le dimanche matin avec une lustreuse Nenette et un jet d'eau. Un abruti qui fait ce que la publicité lui demande. Un con, quoi."
-" Nous, on a pas de voiture". Précise Jean-Michel. "Et on est végétariens".
Je ne me souviens pas de lui. Il dit qu'on était à l'école ensemble rue Damrémont, mais je ne me souviens pas de lui. Mais c'est vrai que nos pères étaient camarades à la cellule de la rue Duhesme. Il est bizarre avec ses histoires de sublunaire, ce fils de communiste.
Il a dans les trente ans, genre intello moyen, la raie au milieu, visage pâle, lui aussi. Je m'ennuie. C'est incroyable comme je m'ennuie. Mais tant pis. J'ai décidé de traverser ce mur. Bouli dit que si je m'ennuie, c'est que je ne sais pas regarder, ni entendre. Alors j'écoute. On verra bien.
-" C'est lui qui a écri : "rencontre avec des hommes remarquables". Bien sûr, tu ne l'as pas lu."
-" Non. Mais j'ai lu Balzac. Tu as lu Balzac?".
Catherine pouffe.
-" Ha,ça c'est du sublunaire. De la merde sublunaire. Shakespeare, à la limite, ça va. Pas trop con. Mais Maupassant et Balzac : de la merde."
Mais qu'est-ce qu'elle entend par sublunaire ?
-" C'est quoi le principe du Sous-la-Lune ?" Je finis par demander. "Pourquoi pas le sub-Venus ? ou le Sub-martien ?"
Pour elle, c'est l'évidence.
-" Parce que c'est pas pareil. La vie organique est soumise à l'attraction Lunaire. Parce qu'elle a une orbite elliptique. C'est ça qui crée les rythmes. Et donc les corps. Tout ce qui est organique est sub-lunaire."
-" Rien à voir avec l'esprit", renchérit Jean-Michel avec force.

Quelle heure il est ? Je regarde ma montre. Trois heures. C'est chiant, comme conversation. Mais de toutes manières, le dimanche c'est toujours chiant. Déjà tout petit je détestais le dimanche. Parce que t'as une barbotteuse propre, il ne faut toucher à rien. T'es là, assis, à subir les discours imbéciles des parents, et tu balances tes pieds sous la chaise. La preuve que rien n'a changé, je suis assis sur le plancher, adossé à la fenêtre, coincé entre une malle et le téléviseur, à chercher un peu d'air dans la fournaise.
-" Alors, Gurdjieff, il raconte quoi dans son livre?", je demande. Jean-Michel passe sa mains dans ses cheveux. Vue sa coiffure, il est sûrement Verseau. C'est le genre à bidouiller du concept.
-" Gurdjieff considère que l'homme normal, ordinaire, est une creation peu évoluée. Un être endormi. Un automate...
-" ..un con", précise Catherine, toujours assise en tailleur sur son pouf rouge.
-" ..un genre de mort-vivant. Ses pensées et sentiments sont essentiellement des réactions mécaniques aux stimulus externes et internes. Dans et autour de lui, tout se produit sans participation de sa propre conscience authentique. Par contre, se tient derrière tout cela un être cosmique unique dont l'intelligence et la puissance de l'action reflètent les énergies de la source de vie elle-même".
-" Tu es Verseau ?"
-" Pardon ?"
-" Tu es né en janvier ?"
-" Oui. Le 13. Qu'est-ce que ça a à voir ?"
-" Tu es Verseau. J'en étais sûr. Le Verseau, c'est le genre à croire à la réincarnation et à avoir peur des microbes. Tu as peur des microbes ?"
-" Évidemment. Pas toi ? "
Catherine vient sauver son homme.
-" Tu vas pas nous faire chier avec ces conneries. C'est des trucs pour sublunaires, ça. C'est comme leur Jésus avec sa compassion de merde. Tu n'es tout de même pas Chrétien ?"
-" Heu là, non. C'est trop grand pour moi.", admets-je. "Donc si j'ai bien compris, il y a plein de sublunaires dans les hypermarchés, à pousser des caddies, en survet, baskets et tee shirts."
Catherine soupire, hoche la tête.
-" Malheureusement, il y en a partout. Les matches de foot, cette saloperie de tour de France avec leur vélos de merde et l'autre accordéonniste, là, comment elle s'appelle la chose à cheveux rouges ?"
-"Yvette Horner"
-"Gurdjieff dit que c'est l'évolution spirituelle qui distingue les hommes."
Il y a un silence. C'est heureux pour Yvette Horner. Je l'imagine assise face à Catherine, en bleu-blanc-rouge, avec sa bonne tête et son accent. Je crois l'entendre dire :
-" Mais qu'est-ce que je t'ai fait, moi ? J'essaie d'apporter du bonheur aux gens, c'est répréhensible ?"
Au lieu de ça, je dis :
-" Je vais vous paraître encore plus con. C'est quoi l'évolution spirituelle ? Elle consiste en quoi ?"
Jean-Michel s'est levé. Il atteint la table pour saisir la bouteille de Canada dry, qu'il se verse dans un verre. Il sourit.
-" C'est vrai que tu es con, mais tu es de bonne volonté. L'évolution spirituelle est dans la conception qu'on se fait du monde. Un sublunaire n'a pas de conception du monde. Il mange, il chie, il dort et il se reproduit. ça peut aller jusqu'à tondre le gazon ou réparer le garage. Tout tourne autour de lui. Il n'y a que lui. Lui et sa smala polluante".
-" Si ce que tu dis est vrai alors on est mal barrés. Ils sont des millions. Peut-être bien des milliards. Et tu vas en faire quoi ?"
-" Tu en veux ?", demande Jean-Michel à catherine, montrant la bouteille de Canada dry ( qui n'est pas du wisky)
-" Oui je veux bien. Avec de la glace."
-" Je vais en chercher"
Il disparaît dans la cuisine. C'est bizarre. Je n'ai pas soif. Catherine me regarde. Je me demande ce qu'elle voit.
Elle sourit vaguement, comme si elle pensait "Attends, tu vas voir, pauvre con." J'ai déjà été pris pour un con. ça ne me dérange pas tellement. Même, ça m'amuse. J'ai mis tellement de temps à comprendre qu'il y avait des cons dans le monde que j'en suis encore tout étonné. Je les reconnais à ce qu'ils me fatiguent. Tout à coup : plouf, je me sens épuisé. Un peu comme quand on veut ouvrir une porte avec la mauvaise clef. Vouloir convaincre quelqu'un d'une chose qu'il ne peut comprendre, c'est une mauvaise clef. Jean-Michel revient avec le verre. Il me jette un regard.
-" Tu veux boire quelque chose ?"
-" Non, merci. ça va.Alors, la solution finale, c'est quoi ?" Je note qu'il ne tique pas sur l'expression. Je crains le pire.
-" Gurdjieff voit les choses comme ça", enchaine-t-il en s'asseyant. " Il y a les Grands Éveillés qui décident, les Grands Convaincants qui communiquent et les automates qui exécutent."
J'essaie de me figurer la chose. J'ai l'impression que c'est déjà comme ça. Ceux qui ont le pouvoir, ceux qui communiquent et ceux qui bossent.
je demande :
-" Tout ça pour faire quoi ?"
-" Tu trouves que ce monde est beau et juste, toi ?" Réplique-t-il

Je contemple mes chaussures.
J'aime bien ces chaussures là. Je les ai achetées à Rouen. Un coup de coeur. A la fois pour la matière - c'est du chevreau - que pour la couleur : un gris clair qui tire sur le vert. Qu'est-ce que j'étais allé faire à Rouen ? Ha oui: tirer les cartes dans un hyper-marché. Une petite guérite et cent personnes qui attendent, la plupart dans l'angoisse. Quel sera mon destin ? Est-ce que je vais trouver l'homme de ma vie ? Est-ce que je suis enceinte ? Est-ce que je vais trouver du travail ?
Un monde beau et juste...
Je ne sais pas. Mais les gens sont là, qui ne valent ni moins ni plus que moi, avec leur espoir et leur désespoir, leur ignorance de quoi faire de soi. Je vois des visages, des regards. je vois des coeurs qui battent. Des larmes qui coulent. Je vois cet homme gris assis, là, devant l'étal des cartes. Il ne le comprend pas, mais tout est mauvais. Je ne veux pas le lui dire alors je l'interroge. Il sussure qu'il vient de perdre son travail et comme il se sentait faible, il a fait des analyses. Entre temps sa femme l'a quitté. Il vient d'avoir les résultats. c'est un cancer. Il se lève pour partir. Je le prends dans mes bras. Pourquoi n'ai-je pas le pouvoir de l'aider ? Voilà exactement ce qui est injuste. Pourquoi suis-je impuissant ?
-" Tu trouves ce monde beau et juste ?" Répète Jean-Michel.
-" Je ne sais pas. Je me trouve trop petit et trop con. Il est dix-huit heures maintenant, faut que je rentre."