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VIVRE A PIGALLE
Françoise


Presque cachée au fin fond de la rue Véron, au bout de deux couloirs et deux cours aussi étroites que sombres se tient l'antre de Françoise. C'est un nid minuscule au premier étage qui donne sur une cour. "C'est ce que je voulais" explique t-elle, "je déteste le bruit des rues... Il me fallait un appart sur cour. En fait je n'ai pas fait tellement attention à ça quand je me suis installée ici. Je voulais vivre à Montmartre, ça c'était sûr... Mais j'avais la flemme de chercher alors j'ai pris le premier truc que j'ai visité..." Elle rit. "...Le type ne voulait pas me le vendre...Il trouvait que ça ne m'allait pas."
C'est vrai que c'est petit. Une première pièce de deux mètres de large et quatre de long, tronquée au bout par un angle de la fenêtre. Elle se poursuit sur un mètre et contient la machine à laver surmontée du cumulus. Un truc m'intrigue masqué par un grand châle...
"..Ah, ça..." Elle sourit "...C'est ma développeuse. J'ai cru que je pouvais tirer mes photos ici mais je me suis mal organisée. Et puis comme une conne j'ai mis du carrelage blanc. Pour tirer des photos ce n'est pas l'idéal...J'ai des voiles partout." Elle montre le lavabo minuscule : "...Pour laver non plus...Je suis limitée au 13x18..."
 
Je demande : "Mais alors, quel est l'intérêt de vivre à Montmartre si tu ne vois rien de la fenêtre, si tu ne peux qu'à peine bouger... et non plus y travailler ?"
Elle hausse les épaules.
"Je ne sais pas. En fait, je ne sors pas beaucoup dans le quartier...Je reste dans le coin ou alors je sors au gré des expos..."
 
Elle s'interrompt Elle est assez grande, brune, une belle soixantaine. Elle ne fait pas du tout son âge.Elle sourit.
" Je suis ici depuis une vingtaine d'années. Le quartier n'a pas tellement changé.. Quand je sors c'est toujours vers la rue Lepic ou la rue des Abbesses. Pour faire les courses. Il y a tout ce qu'on veut. Ce n'est pas comme sur le boulevard. Là je n'y vais jamais. Il y a trop de touristes et de boutiques de sexe. Je préfère les musées, les expos. Il y a pas mal d'expos de photos dans le coin."
 
La chambre est pratiquement du même volume, mais avec le coin du cumulus en moins. Très agréablement décorée, avec des compositions de miroirs brisés au mur. L'ensemble est chaleureux.
 
"...Oui, j'ai toujours voulu habiter là. En face, chez Hamad, il y a des gens extraordinaires. Tu connais ?" Je fais signe que non. "...ça va du clodo au travesti en passant par des comédiens, des gens de la télé. J'adore cet endroit. Et d'ailleurs toute la rue Véron. Il y a des ateliers d'artistes, un cours de théâtre, des petits restaurants, tout un côté village...Mais avec une diversité incroyable. Dans certains quartiers on dirait que tout le monde se ressemble. Ils sont du même milieu, avec les mêmes références, ils vont dans les mêmes boutiques et ça leur donne un côté formaté. Oui je sais c'est la mode qui est comme ça. Mais pas ici. Il y a toujours des babas-cool qu'on dirait échappés des années 70, des vieilles habillées comme Jane Sourza dans "sur le banc", des africaines en boubou, des chinoises, des africains du nord en djellabah l'été et en burnous l'hiver."
 
"J'ai des amis qui habitent aux Batignolles. Lui est policier. Il me disait hier qu'on porte plainte de plus en plus contre ce que certains appellent des nuisances et qui en réalité sont des choses de la vie. Il me disait que depuis l'arrivée des "bo-bos", qui veulent vivre dans des quartiers populaires comme si c'était le 16e, les gens ne supportent plus rien. Il ne faut plus fumer, il ne faut plus boire, il ne faut plus faire le moindre bruit. Bientôt il ne faudra plus respirer. C'est vrai que je n'aime pas le bruit mais il ne faut pas exagérer. Ici, pour le moment ça reste intact. Enfin dans ce périmètre là. Et puis je fume, je bois...Et je respire. N'en déplaise"
 
 
 
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