LE VILLAGE DES BATIGNOLLES


A L'OMBRE DE PARIS

Place Felix Llobligeois

Dans les temps reculés où Paris s'appelait encore Lucette (bad lol, mais trop tentant), notre quartier, entre les hauteurs de Montmartre et la colline de Chaillot, n'était qu'une grande forêt.
Cependant, dans l'Histoire de Clichy-la-Garenne écrite par un certain Abbé Lecornu, on apprend que les Gaulois de Camulogène y menèrent la vie rude aux Romains de Labienus qui assiégeaient Lutèce. Dans la réalité, ces forêts étaient rattachées à Clichy où les rois mérovingiens avaient leur résidence d'été. Monceau et les Batignolles seront d'ailleurs rattachés à cette ville jusqu'en 1830.

Toits Batignoliens


La rue de Levis, malgré sa sinuosité, pourrait constituer le tracé d'une ancienne voie romaine vers Clichy. Il en est probablement de même pour la rue de Courcelles. L'ancienneté des deux rues est attestée par de nombreux documents.

En 629, Clotaire II marie son fils, le bon roi Dagobert, à Gonatrude. Leur fils Sigisbert y sera baptisé par l'évêque de Maestricht. En 741, Charles Martel renouvelle la donation de l'Abbaye "et de tout le village de Clichy avec ses terres, ses édifices, ses maisons, ses laboureurs, ses esclaves et ses vignes, ses prés, ses cours d'eau possédés par les personnes de l'un ou de l'autre sexe". Malgré ses donations, le territoire demeure domaine Royal jusqu'en 1193, date à laquelle Philippe Auguste l'échange contre le château de Pierrefonds à Gaucher III de Chatillon, qui devient aussi premier seigneur de Clichy.

Au fil des siècles, la forêt perd du terrain au profit de l'agriculture : il faut bien nourrir tous ces gens qui viennent s'installer dans les boucles de la Seine et gonfler la densité de la population. Les abreuver aussi, car on a planté des vignes à Monceau. En 862, le roi Charles le Chauve offre une de ces vignes aux moines de Saint-Denis " afin qu'ils en boivent le vin à leurs messes ". En fait, pendant plusieurs siècles, Monceau est le seul lieu répertorié du quartier. En 1318, on trouve un Hénault le Mastin, Seigneur de Monceau. Un siècle plus tard, Jeanne d'Arc y campe avec ses troupes avant de donner l'assaut aux anglais et aux bourguignons qui occupent Paris, le 8 septembre 1429. On suppose qu'elle a emprunté le chemin d'Argenteuil à Paris, aujourd'hui rue de Lévis. Mais elle sera blessée porte Saint-Honoré et rebroussera chemin.

L'étimologie du nom de "Batignolles" a toujours été un mystère pour les historiens. Nous ne l'éclaircirons donc pas. On ne s'accorde même pas sur l'origine du mot " Batignolles ". Pour les uns, il vient du latin " batifollium " qui signifie moulin à vent, pour d'autres, il dérive de " bastide ", devenu " bastidiole " - petite maison de campagne. Au 7ème siècle cependant, on parle d'une résidence du roi Thierry III à Bactillon, au nord de Paris. Mais il faut attendre 1617 pour trouver un bail pour " sept arpents de terres labourables, appartenant à l'abbaye de Montmartre, tenant au chemin de Monceau à Saint-Denis ", c'est à dire la rue des Moines. Cependant, il faut noter l'existence d'un chemin "des nonnains", future rue des Dames, qui conduisait à l'abbaye des Dames de Montmartre.

Les premiers habitants du quartier viennent se fixer autour du château de Monceau et se plaignent de devoir se rendre jusqu'à Clichy, leur paroisse, pour faire leurs dévotions. C'est pourquoi Etienne Desfriches, le Seigneur d'alors, fait bâtir à l'emplacement de l'actuelle place de Levis une chapelle dédiée à Saint-Etienne. Cette chapelle restera sous la dépendance de la paroisse de Clichy et sera ainsi placée sous le charitable ministère de Saint-Vincent de Paul, de 1612 à 1626. Au milieu du 16ème siècle, une autre propriété sera érigée en Seigneurie : celle des Ternes. Mais les droits seigneuriaux ne seront confirmés qu'au début du 17ème siècle, par un édit de Louis XIII, à Isaac Hubert propriétaire et Seigneur d'une maison appelée les Ternes, sise entre les villages du Roule et du port Nuly (Neuilly), auparavant possédée par son père et son grand-père ". Des Batignolles, des Epinettes, dees Grandes Carrières et de Jules Joffrin on ne parle guère avant le 17ème siècle, comme un quartier de Paris. Jusqu'à la fin du XIXème siècle, il sent surtout les fleurs, le vin et la fête. Le fait qu'il soit en dehors des barrières de Paris et de l'octroi lui permet d'offrir tous les plaisirs à tarifs détaxés. Les guinguettes sont fort appréciées. On vient s'encanailler aux Epinettes. On chasse aux Batignolles. Au XVIIIéme siècle, le quartier est surtout constitué de trois hameaux, Monceau, les Ternes et Montmartre. Les Ternes sont rattachés à la paroisse de Villiers-la-Garenne, Monceau, à celle de Clichy-la-Garenne et Montmartre appartient en grande partie à l'Abbaye des Dames de Montmartre. En réalité, la nécessité d'approvisionner en nourriture la capitale et le souci de la défendre en cas de guerre ont conduit à prohiber la construction de batiments d'habitation hors les murs, ce qui évite l'éclatement de la ville. Ceux qui enfreignaient cette interdiction s'exposent d'ailleurs à des peines infamantes : le fouet et trois ans de bannissement, cinq ans de galères en cas de récidive. Les noms des deux villages évoquent la vocation principale des terres situées entre les domaines cultivables : elles sont consacrées à la chasse. Un corps d'officiers, constituant " la Capitainerie de la Varenne des Tuileries " dirige une troupe de gardes forestiers et de personnel de vénerie. Pour favoriser la reproduction du gibier, on a constitué des réserves bordées d'un fossé, dont les noms ont été conservés. Y figurent notamment ceux de Monceau, du Noyer, du Chiendent, du fond des Batignolles et des Epinettes. Les malheureux paysans dont les récoltes étaient attaquées par le gibier puis dévastées par les chasseurs n'avaient que le droit de se taire.


La Mairie du 17e en 1900

Il faudra attendre la Révolution pour que le droit de chasse soit aboli. Les châteaux seront démantelés au XIXème siècle. Déjà, en 1778, l'architecte Lenoir avait divisé le château des Ternes en habitations et fait passer un chemin à travers les bâtiments. Ce chemin existe toujours : c'est la rue Bayen qui traverse un immeuble près de la porte des Ternes. Le mur murmurant de Paris… Le fameux mur des Fermiers Généraux, destiné à réprimer les fraudes concernant les marchandises entrant dans Paris et soumises à l'Octroi, suscite le célèbre vers dont l'auteur demeure inconnu : Le mur murant Paris rend Paris murmurant. Ce mur de 29 km de long, haut de 3,30 m est entouré, à l'intérieur, d'un chemin de ronde de 12 mètres et à l'extérieur, d'un boulevard de 60 mètres, planté d'arbres. Ce mur, bien sûr, est percé d'ouvertures aux endroits où des routes pénétrent dans Paris. Ces ouvertures sont gardées par des " barrières ", petits pavillons de style divers, le plus souvent classique. Dans notre arrondissement, se trouvaient la Barrière de l'Etoile, celle du Roule (à la place de l'actuelle Place des Ternes).

La Barrière de Courcelles est une sorte de temple grec à colonnes et la Rotonde de Chartres. Une originalité celle-là, puisque la barrière est remplacée par un fossé. En effet, l'endroit appartient à Louis-Philippe d'Orléans qui y a une " Folie " - dont seul subsiste le Parc Monceau. Il ne veut pas qu'un bâtiment lui gâche la vue sur la plaine et la forêt. La Rotonde de Chartes est encore présente à l'entrée du parc Monceau. Ce bâtiment circulaire entouré de colonnes abrite les bureaux de l'octroi, au rez-de-chaussée et au premier étage. Mais le duc de Chartres s'est fait aménager au second étage un salon d'où il avait vue sur tout le nord de Paris. Enfin, les Barrières de Monceau et de Clichy. La première est le théâtre du retour de Louis XVI à Paris, après la Fuite à Varenne. Le roi demande un verre de vin qu'il vide d'un trait. Il y a foule et les Gardes nationaux présentent les armes la crosse en l'air, comme lors des enterrements.

Quant à la Barrière de Clichy, située à l'entrée de la rue de Clichy, elle connait son heure de gloire en 1814 lorsque les ennemis de Napoléon marchent sur la capitale. C'est à partir de là que le général Moncey choisit d'organiser la défense. Des barricades sont dressées à l'aide de charrettes, de madriers, de pavés. Tout le monde participe, hommes, femmes et parfois enfants. Mais les Russes qui se présentent renoncent à forcer les barrières. Ils restent sur les pentes et se contentent d'échanger des tirs avec les miliciens. La Révolution va amener de grands changements dans le quartier : finies les interdictions de construire au-delà des barrières. La ville est surpeuplée. La vie est chère. Une petite bourgeoisie se développe. Tous ces éléments vont amener la construction de petites maisons entourées de jardin aux Batignolles. L'endroit possède de plus l'avantage d'être " free taxe ", ce qui incite à l'ouverture de cabarets et de guinguettes où le vin, avant l'octroi, coûte moins cher qu'à l'intérieur de Paris. Pour la même raison, il est plus avantageux de s'y installer. En réalité, il faut attendre la Restauration pour que le mouvement soit significatif. Il n'y avait guères plus de 300 habitants aux environs de Monceau en 1810.

Vingt ans plus tard, il y en aura 6 000 aux Batignolles. Les spéculateurs sont entrés dans le jeu. Ils ont acheté des terrains à bon marché, y ont fait construire des maisons de campagne, en traçant quelques chemins. Les bourgeois apprécient ces petites maisons où ils viennent se reposer le dimanche et respirer l'air pur de la campagne. Ils s'appellent Capron, Truffaut, Lemercier et comme ils en ont le droit, donnent leur nom à la rue où ils se sont établis. Ils sont tellement nombreux qu'ils demandent, en 1827, à être séparés de Clichy auquel ils sont rattachés administrativement. Cela leur sera accordé en 1830 par un édit de Charles X qui crée une nouvelle commune appelée Batignolles-Monceau. De leur côté, les Ternes sont rattachés à Neuilly. La nouvelle commune connaît rapidement un succès considérable. On vante son climat tempéré (la Butte Montmartre protège du vent du nord), son air pur et la qualité de ses marchés où l'on trouve des produits hors taxe. C'est le refuge des commerçants retraités, des rentiers et des employés en fin de carrière. " Une ville de luxe et de plaisance " peut-on lire dans l'annuaire des Batignolles-Monceau de 1857-58. La première mairie fut installée le 8 avril 1830 dans la grande rue des Batignolles. Mais elle fut bientôt trop petite et il fallut une autre qui fut inaugurée en 1849 en présence du prince Napoléon. Elle ne sera démolie qu'en 1971. Mais ce sera une autre histoire. Entre temps, Batignolles, Epinettes, Monceau, les Ternes, tout comme Montmartre, sont devenus des quartiers de Paris. On en reparlera une autre fois.

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