LA GRANDE EPOQUE DE PIGALLE

On a vu que l'aménagement de la Nouvelle Athènes à partir de 1840 ouvre une voie nouvelle et romantique qui va se poursuivre jusqu'en 1870. Les nouveaux quartiers ont des immeubles dont le derner étage souvent aménagé en ateliers attirent les artistes. Ils se retrouvent volontiers à la taverne de la Nouvelle Athènes ( au n° 9 de la place Pigalle). On y fonde la revue l'impressionnisme, journal d'art.

Puis la bataille de Sedan menée par Napoléon III précipite l'empire. Les Prussiens assiègent Paris et l'affament. C'est la défaite. On signe l'armistice. La France doit payer une lourde indemnité de guerre à la Prusse. L'apparition de la IIIe République, le 4 septembre 1870 ne change pas grand chose pour la population pauvre. Les nantis sont déjà partis de Paris depuis longtemps et d'ailleurs, le gouvernement siège à Versailles. Le soulèvement populaire de la Commune va occuper le devant de la scène. C'est la révolte. Montmartre en premier.


Pas de Sacré-Coeur, des canons.

Pigalle est donc la frontière entre deux mondes : la Nouvelle Athènes romantique et luxueuse au sud et Montmartre au nord, souvent misérable, aux pentes boueuses l'hiver et fleuries l'été. Le village abrite une population interlope de truands et d'artistes mélés, de blanchisseuses et de prostituées, de faux aveugles et de génies en herbe. voir le Maquis
Chacun pour des raisons qui lui sont propres se retrouve au milieu, sur le boulevard. Les uns pour s'encanailler à moindre frais, les autres pour survivre.
On oublie trop souvent l'importance de la fermeture des trois Tivoli. Depuis 1790 et leur ouverture au public, ces parcs d'attractions drainent une population immense. parfois jusqu'à dix mille personnes s'y pressent le dimanche après midi et le soir, on se bouscule pour admirer les feux d'artifice, pour y subtiliser les bourses ou pour s'y vendre comme pour y compter fleurette sous les portiques illuminés de milliers de lampes à huile, lueur qui ne pénètre pas dans la touffeur des bosquets. Ces parcs ne sont pas destinés aux enfants ( ceux-ci n'avaient pas l'importance qu'on leur donne aujourd'hui) et depuis Louis XV, on n'attendait pas 1968 pour libérer les moeurs ! Ces moeurs en cette fin du 19e siècle sont en tous points comparables aux nôtres ( et je suppose que c'était déjà identique dans les cavernes). On y trouvait même, sous le Directoire, des Merveilleuses nues sous des voiles et des Muscadins qui n'ont rien à envier à nos drag queens.

Rien de bien nouveau sous le soleil. Sauf qu'à présent tout est construit d' immeubles qui ont remplacés les parcs. Au lieu de s'égailler dans l'herbe, il va falloir s'accoutumer aux tapis, au recoins de tavernes, au maison closes qui vont bien vite se démocratiser et envahir le territoire...jusqu'à ce que Marthe Richard renvoie tout son monde sur le trottoir.

Le coup d'envoi notable de la nouvelle vague est donné par Rodolphe Salis qui ouvre son cabaret du Chat Noir en 1881. Il ne s'agit pas d'une académie littéraire mais d'une sorte de foutoir où l'eau n'est pas vraiment de mise. On y trouve à manger, mais surtout à boire. Tout s'organise autour du piano et pendant des années, surtout après le déménagement de l'établissement dans la rue Victor Massé, ce sera un succès mondial.

Le Chat Noir cède la place à Bruant et son Mirliton. Bruant ne fait pas dans la dentelle. Il engueule le bourgeois qui s'aventure et celui-ci en redemande. En 1886, Rabelais est à l'honneur avec l'abbaye de Thélème : sous des chapitaux gothiques et des boiseries médiévales des garçons en robe de bure officient dans des cérémonies...peu catholiques. Il y aussi, plus à l'ouest le Ciel et l'enfer, où des anges et des démons vous conduisent vers votre boisson devinez quoi ? de la bière, bien sûr, que l'on déguste sur des cercueils, à la lueur de lampes à huile disposées dans des crânes.

Et aussi le Cabaret du Néant où l'on vous apprend que vous allez mourir.

On pourrait citer une cinquantaine de lieux dans ce fleurissement mais c'est incontestablement l'ouverture du Moulin Rouge qui constitue l'évènement de la fin du siècle. Le 5 octobre 1899 Charles Zidler, un ancien boucher qui a fait fortune, ouvre les portes du célèbre établissement. Le lieu existait déjà. Il s'appelait La Reine Blanche.

Entièrement rénové, décoré par Willette qui agrémente la façade d'une tour et de quelques cagibis, le décor extérieur va changer souvent. Le bal du Moulin Rouge respecte la tradition. La salle est assez petite, mais derrière elle se profile un grand jardin avec une scène de plein air, des tables, des fourrés et des recoins. On compte aussi une tireuse de cartes, un éléphant en stuc contenant un orchestre et des danseuses du ventre.

Et bien entendu, le fameux "french cancan" dont nous ne pouvons aujourd'hui nous faire une idée véritable. Les culottes, alors, étaient fendues... L'esprit de Pigalle serait-il né à Blanche ?

Le charme de Pigalle vient probablement de cette sorte de bouillonnement à la fois lourd et léger né de guouaille populaire, de pègre certaine et de désir sous toutes ses formes. C'est une frontière cependant subtile où une sorte de vérité à ne pas dire se profile toujours...


Paul-Bonaventure Carbone.


J'ai bien connu son fils Jean-Paul, au demeurant très agréable, et sa femme Manouche assez célèbre dans les années 60/68 pour sa guouaille très proche de Jacky Sardou.
Une autre rencontre importante :

Rita Renoir, la plus connue des strip-teaseuses de l'époque. Elle passait au Théâtre Fontaine où je préparais un décor pour un Shakespeare. Son spectacle était d'une provocation intense. Cette femme incroyablement cultivée et intelligente voulait démontrer la faculté d'objectivation du désir. En clair comment l'éros fonctionne sur des clichés et fait de tout ce qu'il touche un objet. Je ne crois pas - et elle non plus - que le public comprenait son message mais elle voulait le dire et elle le disait. Par ailleurs, elle m'a raconté quelques anecdotes sur Michel Simon, avec lequel elle avait joué au Théâtre Grammont "Du vent dans les branches de Sasafras". Pas triste. On peut comprendre qu'une Strip-teaseuse soit au coeur du problème.

Je ne sais pas si j'aime ou non Pigalle. J'y suis quasiment né ( rue Damrémont, ce n'est pas si loin). J'y suis chez moi. Je crois que nous ne voyons de la vie que ce qui nous concerne. Notre vie nous regarde. J'ai probablement dû traverser des horreurs mais je ne les ai pas vues. Les travestis de mon enfance me paraissaient des reines à la fois lointaines et familières, massées à la terrasse de la brasserie Graff. Les prostituées sur le trottoir me disaient bonjour tout comme les ouvreuses du Gaumont-Palace. Elles connaissaient mon oncle, flic géant de 2m10 avec son képi planté au milieu de la place Clichy et s'écriaient en me voyant "Jojo viens donc jeudi voir le film, on te mettra au balcon" ou "mais si tu sais bien Ginette c'est le neveu du grand Robert !"
Et c'était pareil au Moulin Rouge ou au cirque Médrano...
Ce n'est pas non plus de la nostalgie. C'est ma vie, comme disait Alain Barrière pendant ce temps là.

 

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