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LES PETITES FEMMES DE PIGALLE
par Pietro

Pigalle, le monde entier a rêvé autour de ce mot magique (la moitié du moins, celle qui a du poil au menton.) L'endroit est un peu passé de mode pour certains mais il retrouve encore ses splendeurs lors du Salon de l'Automobile ou de la Machine Agricole. Car toujours on y trouve " les petites femmes de Paris ". J'ai eu le privilège de travailler dans ce quartier pendant dix ans, de 1961 à 1971, au bas de la rue Frochot qui part de la célèbre place, avec son " p'tit jet d'eau, [sa] station de métro, entourée de bistrots. " Nos bureaux étaient situés Avenue Frochot, un endroit sublime dans cet environnement un peu canaille où on pouvait rencontrer Jean Renoir, Régine Crespin, les sœurs Bergé, la veuve du compositeur Victor Massé.


L'entrée de l'avenue Frochot, après la superbe verrière.

La rue Frochot ( anciennement rue Bréda) était un lieu de prostitution reconnu et on y trouvait de nombreuses " chandelles ", ces dames qui restent sur place en attendant le client... à la différence des amazones qui " chassent le mâle " en voiture ou des hôtesses montantes qui les attendent rivées à un bar. Il y avait bien quelques bars à hôtesses en ce temps-là mais aujourd'hui ils se sont multipliés et occupent pratiquement toute la rue. Le bas de la rue Frochot représentait la frontière que ces dames ne franchissaient pas (au travail). Il y avait - il y a toujours - deux bars au carrefour Frochot- Victor Massé. Le Frochot était ouvert aux petites femmes mais le Balto, café-tabac de l'autre côté, leur était interdit, du moins pour le travail. Quand Carole et Monique venaient au Balto, nous savions que c'était leur heure de pose. C'était les deux " putes " du Frochot. Deux femmes d'une quarantaine d'années, discrètes et d'un commerce agréable (au Balto). Nous étions jeunes alors. L'agence de presse où je travaillais utilisait de nombreux photographes baroudeurs, aventuriers, qui n'hésitaient pas à fréquenter le Frochot (pas moi, je le jure).

Ils jouaient aux cartes ou aux fléchettes avec les protecteurs de ces dames et certains avaient établi des liens assez étroits pour servir de " testeurs " des nouvelles recrues de ces messieurs. Fréquentations sulfureuses qui d'ailleurs se terminèrent mal pour un des plus jeunes, employé au laboratoire. On le vit arriver un jour la main bandée : il s'était blessé avec un pic à glace. Mais on se demanda si c'était vraiment lui qui tenait le pic à glace. Quelques mois plus tard, on devait le retrouver une balle dans la tête dans un caniveau. L'enquête fut brève et on ne sut jamais s'il avait été puni pour une histoire de femmes ou pour une dette de jeu. En ce temps là il y avait peu de trafic de drogue dans le quartier et il n'y avait donc pas de troisième hypothèse. Je suis retourné sur ces lieux de ma jeunesse, pour la bonne cause. Comme mon rédac'chef ne m'avait pas alloué de budget ni de garde du corps, j'ai laissé à la maison mes papiers et mes cartes de crédit. Muni de ma seule carte de journaliste et de dix euros, je suis parti à la redécouverte du temps perdu. Je n'ai retrouvé que le zinc du Balto, superbe.

L'avenue Frochot est fermée au public et il faut un code pour y pénétrer. Il paraît qu'une comédienne célèbre, une vedette des Bronzés, y habite. Il y a eu aussi plusieurs crimes sordides. Mais plus de " chandelles ". C'est vrai que Carole et Monique sont au moins en maison de retraite. De leur tabouret de bar, des belles font des signes. Mais qu'est-ce qu'on peut faire avec 10 euros ? Plein de nostalgie de ma jeunesse envolée, j'entreprend de remonter le boulevard de Clichy vers la place Blanche. A l'entrée de la rue Germain Pilon, deux jeunes femmes sont assises sur le capot d'une voiture. La plus jeune m'interpelle poliment : " Monsieur, vous ne voulez pas venir voir mon bar ? " Comment résister à une aussi charmante invitation ? Je précise que je ne suis pas client mais rien n'empêche de voir. Je suis donc la belle. Une dizaine de mètres plus loin, nous pénétrons dans un bar assez neutre. Pas trop de lumière. Pas trop d'espace. La belle m'explique qu'elle s'appelle Melissa et qu'elle est née en 1970. C'est une fille des îles, à la jolie peau légèrement bronzée, sans doute largement métissée. Il y a de petits endroits tranquilles où on pourrait " converser " plus à l'aise.

Quand je lui rappelle que je n'ai plus que cinq euros (j'ai dépensé les autres au Balto), elle me précise qu'elle prend la carte bleue…Pas de carte bleue…Qu'est-ce que je peux avoir pour cinq euros ? Elle me solde une bière, vendue habituellement dix euros. Elle est venue en France avec ses parents. Je ne saurai pas comment elle a atterri là mais elle m'assure qu'elle n'a pas de protecteur et qu'elle travaille sans contrainte. Elle paraît même heureuse de vivre. Du moins, son temps n'est pas compté car nous bavardons un bon moment. Bavardage futile qui ne m'apprend pas grand chose sur la prostitution actuelle. Ah si, il y a une nouveauté : la présence - la concurrence - masculine. Elle me parle d'un copain à elle, Boualem, un jeune tunisien, qui " travaille " dans un sex-shop du boulevard. Là, raconte-t-elle, il y a des cabines de cinéma (porno) au milieu desquelles Boualem propose ses services. Il vient de Cergy-Pontoise, où il est étudiant, deux ou trois fois par semaine pour assurer sa survie. Se non é vero…é bene trovato.

En remontant vers les Abbesses, je rencontrerai encore deux ou trois " chandelles " rue Véron, rue Germain Pilon et rue André Antoine. Dans cette rue, une curiosité : des filles en vitrine comme à Amsterdam. Derrière la vitre, elles font des signes aux passants. Si le rideau est tiré, c'est qu'elles sont en " conversation… " Voilà mon aventure. Pardon, les mecs, vous n'en saurez pas plus. Pardon, mes belles amies d'avoir adopté ce ton léger et futile mais je suis irrémédiablement léger et futile. Cela ne signifie pas que je suis insensible à la condition des prostituées à Paris - et ailleurs. J'ai consulté pas mal de documents sur le sujet, avant d'écrire ce papier. J'ai trouvé en particulier un rapport intéressant d'un policier de la répression du proxénétisme à la Délégation des Droits de la Femme : http://assemblee-nat/12/cr-del/02-03/c0203006.asp


Pietro, ici en compagnie de Jean Renoir

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