LE GRAND GUIGNOL

Je piaffais littéralement d'impatience. Mais pas moyen. A douze ans, on ne peut vraiment espérer passer pour dix-huit. Déjà qu'il avait fallu attendre pour voir "Et Dieu créa la femme"! Je vivais entre Brigitte Bardot et Frankenstein. Ceci va expliquer cela.

Heureusement il y avait la collection "Angoisse" du fleuve noir. C'est de cette manière que je connaissais déjà tout de l'histoire des "yeux sans visage". Dévoré en une nuit. Ha oui c'était de l'angoisse. Il me semblait trouver dans ces lectures ( et dans ces films) comme un écho à ma propre terreur interne. Terreur apparemment sans objet, mais terriblement présente.Quoiqu'il en soit il fallait absolument que je trouve le moyen d'entrer dans ce "Grand Guignol". Mais pour le moment, il faut se contenter de l' historique. Situé impasse Chaptal non loin de l'atelier d'Harry Scheffer, devenu depuis le Musée du Romantisme, ce théatre ouvre ses portes en avril 1897. Il répond à un vrai besoin culturel de l'époque tant elle est baignée de mode Néo-Gothique, de roman noir, de feuilletons agités du genre de Monte-Christo, les Mystères de Paris, les Mémoires du Diable de Frédéric Soulié (concurent d'Alexandre Dumas) sans parler des théâtres qui s'alignent sur le fameux Boulevard du Crime, ainsi dénommé à cause des pièces effrayantes qu'on y donne, parsemées d'effets stupéfiants et de machineries spectaculaires.

Comme un fait exprès, l'impasse Chaptal est de triste mémoire. En effet se tenait à cet endroit une communauté religieuse, les soeurs de l'immaculée conception, qui tourna mal, crimes, avortements, séquestrations, tortures...Le lieu fut ensuite utilisé en atelier de peinture puis fut transformé en théâtre par Maurice Magnier en mai 1896. Club littéraire au début il est repris l'année suivante par Oscar Méténier qui transforme la salle et commence à y produire des spectacles horrifiques. La chose est lancée et devient un objet de curiosité où se presse un public disparate fait d'esthètes décadents, d'inspecteurs de police, de bouchers et de bourgeois affriolés. Sur les cinq pièces présentées, trois sont dédiées à l'horreur, deux le sont au sexe et à la gaudriole. Cette vogue du sanguinolent traverse le temps sans encombre. Le Grand Guignol part en tournée en 1922 aux États-Unis, en Grande Bretagne, en Amérique du Sud, en Russie et dans les provinces françaises. Le genre remporte un succès immense...évidemment sans le concours des critiques, qui trouvent le genre mineur, tout comme aujourdh'ui


Daumier Illustration pour Les Mystères de Paris

Cependant, après la guerre de 39-45 et la découverte des camps de concentration, on peut difficilement s'amuser de l'horreur. Malgré de farouches défenseurs, ce théâtre périclite. Le cinéma lui est également une concurence impossible à contrer. Et c'est là que je le trouve en 1959. Un soir je force l'entrée du haut de mes quinze ans qui veulent en paraître dix-huit. La caissière hausse un sourcil puis me donne mon billet. Sauvé. Le coeur battant je m'installe au premier rang de la mezzanine. Heureusement la salle n'est pas grande. Toute en longueur, la scène s'y encastre entièrement. Le plafond en bois sombre sculpté de motifs néo-Gothiques etouffe et feutre le ciel. Le suspense est déjà pesant devant le lourd rideau de velours épais couleur de sang.

Je n'ai pas un souvenir très précis de ce que j'y ai vu. Comme j'y suis allé plusieurs fois les spectacles se mélangent. Un navire emporte des filles pour les livrer en afrique du nord. Elles ne sont pas sages. On les fouette attachées au mat. Elles hurlent. Le sang jaillit sous les coups.
Quelqu'un vient dire que les gardes-côtes arrivent. Il faut se débarrasser de la gènante cargaison. On décide de couper les filles en morceaux dans un appareil à trancher les thons. Oui les thons !
Hurlements. Les deux morceaux du corps tombent, un dans l'eau ( ça fait plouf en coulisses), un sur le pont. Les boyaux de la malheureuse se répandent partout. Les autres filles hurlent et ça se comprend.
Autre spectacle. Dans une ferme hyper-réaliste une pauvre femme est torturée par deux malendrins qui veulent lui faire avouer où elle a rangé ses sous. Elle dit qu'elle ne parlera pas. On verra ça dit un des deux hommes, on va te faire cuire les pieds. Et hop, après l'avoir déchaussée, ils enfilent sa jambe dans le poele. Non seulement elle hurle, bien sûr, mais ça sent soudain de cochon grillé.
Personne ne moufte dans la salle. Après, je ne sais plus ce qi'il lui font, mais ça doit être du même genre.
La dernière pièce que j'y ai vu "les yeux sans visage" d'après le roman de Jean Redon. Un chef d'oeuvre de poesie romantique doublé d'un suspense haletant, tourné ensuite pas Georges Franju avec Pierre Brasseur, Alida Valli et Edith Scob, magnifique et émouvante sous son masque.
Le théâtre doit fermer en 1960.
C'est tout ? Non. Le théâtre est ensuite racheté par Marcel Lupovicci. Celui-ci veut effacer le souvenir du lieu pour se l'approprier ( Marcel était très, très passionnel) et vend aux enchères tous les souvenirs et accessoires du théâtre. C'est là, en 1971 que j'ai fait mon premier décor. 85m2 de cuivre martelé. Et j'y ai été très souvent seul la nuit...Haha. La vie est étrange, non ?


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