Ho, mon Watteau : Une fête au Colisée. Enquête.

Watteau

Watteau

Watteau

watteau

watteau

watteau

L'oeil de l'ane

Le résultat de la distance est qu'on ne croît plus. On voit les ficelles. On est allé derrière. On comprend.
Mais il reste une chose, qui peut être merveilleuse : le spectacle de la chose bien faite, de l'émotion juste, justement rendue. Je connais, puisque c'est mon métier, les trucs de watteau. je peux me glisser, au moins mentalement, dans sa fébrilité de peindre qui va à l'inverse de la mienne.. Si il dessine bien, c'est qu'il VOIT bien. Il veut tout emporter avec lui. C'est pour incorporer, faire entrer dedans, imprégner la mémoire et l' âme - c'est presque pareil - de la chose à acquérir et à transmuter. obsessionnellement et sans concession. Avec toute l'honnèteté dont on est capable et sur laquelle on se trompe cependant si souvent.

Gersaint écrit, après l'entrée de Watteau à l'Académie en 1712  : «Watteau ne s'enfla pas de sa nouvelle dignité et du nouveau lustre dont il venoit d'être décoré : il continua à vouloir vivre dans l'obscurité ; et, loin de se croire du mérite, il s'appliqua encore plus à l'étude et devint encore plus mécontent de ce qu'il faisoit. J'ai été souvent le témoin de son impatience et du dégoût qu'il avoit pour ses propres ouvrages, quelquefois je l'ai vu effacer totalement des tableaux achevés qui lui déplaisoient, croyant y apercevoir quelques défauts, malgré le prix honnête que je lui en offrois ; et même je lui en arrachai un des mains contre son gré, ce qui le mortifia beaucoup.»

L'Académie va le sommer quatre fois, pendant quatre ans, de présenter son oeuvre de reception. Il finit par l'apporter le 28 août 1717. Le "Pellerinage à l'Isle de Cithère" n'est pas achevé, mais suffit. (il en fait un autre, beaucoup plus élaboré en 1719, qui se trouve à Berlin, "L'embarquement pour Cythère". Il faut noter à ce propos que les titres n'étaient pas donnés par Watteau, qui ne notait ni la date ni le titre de ses oeuvres. On a dit que l'Académie dut inventer la catégorie "Fêtes galantes" pour pouvoir situer son "Pelerinage à Cythère", mais la vérité est autre. Si le peintre avait été admis dans la catégorie "Histoire", on lui aurait ainsi attribué la première place. Les "fêtes galantes" existaient déjà bien avant lui. Mais pas à l'Académie Royale. Voilà ce qui explique mieux le désintéret de Watteau pour ladite Académie. Il n'assistera qu'à deux séances la première année et plus du tout après.

De la fin 1718 à septembre 1719, Watteau vit avec le peintre Nicolas Vleughels chez un neveu de Charles Le Brun sur les "Fossés Saint-Victor". De constitution fragile, il commence à être malade et part en Angleterre pour consulter un médecin qu'on lui a recommandé : Richard Mead, qui va devenir un ami. De retour à Paris, vraissemblablement au cours du premier semestre, il retourne vivre Pont Notre-Dame chez Gersaint, qui y tient une galerie et pour qui il peint la célèbre enseigne.

L'enseigne

1720 : Pierre Crozat annonce son intention de publier sur cuivre les plus belles peintures de France. Il demande à Watteau d'y participer. Très affaibli, Watteau s'installe à Nogent-Sur-Marne. Il doit renoncer au projet de retourner à Valenciennes où son père Philippe vient de mourir. (le 6 janvier 1720)
Il s'endort le 18 jullet 1721.

 

Du point de vue purement technique, on sait que Jean-Antoine peignait vite.

"...C'est sur mes tableaux que la réalité m'intéresse, remarque-t-il un jour à l'intention de Pierre Crozat.
La réalité, en l'occurrence, vient d'elle-même :
Peindre la féerie sur la terre radieuse.
Ne pas chercher la poésie : s'ouvrir pour qu'elle arrive.
Et, pour cela, peindre vite, dans l'éblouissement"..
.
D'où, en 1716, la multiplication des toiles qui s'allument quand on les regarde, qui irradient.

Watteau peint dés lors, très vite, plus de soixante tableaux en une poignée de mois. Sans s'embarrasser de questions techniques, note Michel Nuridsany.
Sa technique rend difficile la conservation de ses oeuvres ? Quelle importance ? Que l'oeuvre disparaisse ! C'est dans l'instant de la création, quand on remonte jusqu'à la source, que l'oeuvre existe, que tout a lieu. Après, ce sont des mots, des commentaires, le marché comme disent Law et Crozat.
Watteau se hâte. La trouée blonde s'est ouverte sur la seule réalité qui lui importe. Il s'y enfonce.

Le reproche sur l'abus de l'huile grasse est unanime chez les biographes contemporains. Il se rencontre chez d'Argenville, chez Mariette, etc. Gersaint, après une déploration sur la mauvaise direction des premières études de Watteau, digne de M. de Caylus, s'exprime ainsi :
«A l'égard de ses ouvrages, il auroit été à souhaiter que ses premières études eussent été pour le genre historique, et qu'il eut vécu plus long tems ; il est à présumer qu'il seroit devenu un des plus grands Peintres de France ; ses Tableaux se ressentent un peu de l'impatience et de l'inconstance qui formoient son caractère ; un objet qu'il voyoit quelque tems devant lui, l'ennuyoit : il ne cherchoit qu'à voltiger de sujets en sujets ; souvent même il commençoit une ordonnance, et il en étoit déjà las à moitié de sa perfection ; pour se débarrasser plus promptement d'un ouvrage commencé et qu'il étoit obligé de finir, il mettoit beaucoup d'huile grasse à son pinceau afin d'étendre plus facilement sa couleur ; il faut avouer que quelques-uns de ses Tableaux périssent par là de jour en jour ; qu'ils ont totalement changé de couleur ou qu'ils deviennent très-sales, sans aucune ressource ; mais aussi ceux qui se trouvent exempts de ce défaut, sont admirables et se soutiendront toujours dans les plus grands cabinets.»

 

Antoine Watteau

 

«Le pis-aller, n'est-ce pas l'hôpital ? On n'y refuse personne!»
«...Cette réponse de Watteau à M. de Caylus, s'inquiétant de l'avenir du peintre, quand il n'y aurait que cette réponse seule dans toute la pédante et agressive biographie de I'académicien honoraire, elle suffirait à rendre cette biographie précieuse. Par elle, on a la clef de ce caractère qui n'est point un caractère du temps, qui n'a rien des préoccupations matérielles et ouvrières du peintre français d'alors. Watteau commence I'artiste moderne dans la belle et désintéressée acception du mot, l'artiste moderne avec sa recherche d'idéal, son mépris de l'argent, son insouciance du lendemain, sa vie de hasard, - de bohème, allais-je dire, si le mot n'était pas tombé si bas. Au sujet du désintéressement de Watteau, Gersaint ajoute cependant que «dans le voyage d'Angleterre, où ses ouvrages étoient courus et bien payés, Watteau commença à prendre du goût pour l'argent dont il n'avoit fait jusques alors aucun cas, le méprisant même jusques à le laisser avec indifférence, et trouvant toujours que ses ouvrages étoient payés beaucoup plus qu'ils ne valoient.»
La maladie de Watteau remontait plus haut que ne l'indique Caylus. L'originalité de ses humeurs et la misanthropie de son caractère disent assez que Watteau a été un malade toute sa vie. Dans tous les portraits, dans toutes les études que le Maître a laissés de son osseuse personne et de sa silhouette dégingandée, - apparaît le phtisique. Il est même un portrait saisissant, terrible, presque macabre du poitrinaire, que personne n'a signalé. C'est le portrait de Watteau donné dans la planche 213 du recueil de M. de Julienne. Cette espèce de Démocrite en bonnet de nuit, regardez-Ie dans cette estampe, qui, sans conteste, est la gravure du dessin désigné dans le catalogue de la Roque sous le n° 559 : «WATTEAU riant et fait par lui-même.» Regardez-le, et il vous semble voir une tête d'hôpital, convulsée dans une agonie sardonique!

 

suite