CHAPITRE 5 : Charles et Simone
La guerre de mille ans
Prologue

Le 4 janvier 1934, le scandale Staviski éclate en plein gouvernement Socialiste et laisse entrevoir une vaste manipulation où sont mêlés des membres du gouvernement. Cela éclaire d'un jour plutôt fâcheux la corruption de l'état : le crédit municipal de Bayonne, créé en 1930, a émis des bons qui sont placés auprès des compagnies d'assurances, dans les banques, chez les notaires, etc. Tout parait bien contrôlé par la mairie de Bayonne, par la préfecture et l'administration. Mais bientôt la presse financière s'étonne de la quantité importante de bons mis en circulation. On veut vérifier... et l'on découvre l'énorme organisation d'escroquerie mise en place par Staviski, russe naturalisé français qui, par son charme et son charisme sait convaincre et éblouir. Mais il est évident que son étonnante fortune n'a pu se développer que par quelques faveurs de personnages en place. Le 9 janvier, le charmeur est trouvé mort, bien incapable à présent de révéler ses appuis, ce qui provoque, le 28 janvier, la chute du ministère Chautemps et l'appel de Daladier aux commandes


Sacha Alexandre Staviski


Staviski mort, et sa femme...vivante

Celui-ci, résolu à faire toute la lumière sur l'affaire Staviski, change tout le haut personnel administratif. Mais le seul a jouir d'un avancement, Pressard, est justement celui que l'opinion tient pour le plus proche de l'escroc de charme. C'en est trop : la France se divise en deux : la droite et l'extrême droite montent au créneau contre la corruption par patriotisme et veut la démission du gouvernement, tandis que le monde ouvrier, par le truchement de la CGT et du parti Communiste, veut soutenir Daladier. Quoi qu'il en soit, le 6 février, la surexcitation des esprits est devenue telle qu'on ne sait plus très bien quels sont les motifs qui, dans la soirée, appellent des dizaines de milliers de manifestants au cour de Paris, entre l'Hôtel de Ville, l'Opéra, la Concorde et le Palais Bourbon.

 

Au moins Charles, lui, le sait, puisque le Parti dénonce la manoeuvre de droite comme un coup de force fasciste qui vise à prendre le pouvoir. Et de fait, les ligues des Jeunesses Patriotes et d'Action Française, ainsi que les Croix de Feu vont directement attaquer le Palais Bourbon. Malgré les barrages de police, la gendarmerie et la Garde Républicaine et la garde mobile, c'est l'affrontement.
Aux premières heures de la nuit, quand les manifestants parviennent au pont de la Concorde, des autobus sont renversés et incendiés, une grêle de pierre, de briques, morceaux de fonte, pavés, projectiles de toutes sortes, élève l'excitation au plus haut point. Alors qu'il y a tout lieu de croire que l'extrême droite (action Française, Croix de Feu et Jeunesses Patriotes) s'est entraînée depuis plusieurs semaines à la tactique des mouvements de rue, toute la responsabilité des affrontements est reportée sur les Communistes.

Le 7 février, le Figaro titre :
"Soirée d'émeute à Paris. 12 morts, des centaines de blessés, une séance houleuse à la Chambre. Hier, les bandes communistes transformèrent la digne manifestation de réprobation des patriotes en une ignoble émeute. Dans tout Paris eurent lieu des affrontements et des combats. Des scènes de champ de bataille défilèrent place de la Concorde. Ce fut un spectacle hallucinant, indescriptible. Des conseillers municipaux furent assaillis et blessés. Le feu se déclara au ministère de la Marine. Des charges eurent lieu rue Royale ; des manifestations de violence inouïes provoquèrent une arrivée en masse de la cavalerie, suivie par les fusils-mitrailleurs. Les forces de l'ordre étaient assaillies aux cri de "vive Chiappe ".

 Le lendemain, le gouvernement Daladier démissionne, remplacé par celui que constitue Gaston Doumergue. Le jeune Charles sait bien qu'il n'était pas armé. Il a vu les ligues fascistes attaquer. Il est scandalisé par cette interprétation. Comme la plupart des militants, il ne contient qu'avec peine sa colère. Aussi, lorsque le Parti donne le mot d'ordre de la manifestation du 10 février sur la place de la République, il s'y élance, avec les 50 000 autres.

Voilà ce qu'en dit le Figaro :
" C'est le comble de l'impudence ! Hier, le Parti communiste organise une manifestation contre le fascisme et les fusilleurs Daladier et Frot, place de la République ! Malgré son interdiction formelle par la préfecture de police, elle a eu lieu. La police a dû intervenir très vivement pour rétablir l'ordre. Des combats très violents se sont déroulés près des gares du Nord et de l'Est et à Belleville : les bandes communistes, aidées semble-t-il, par de nombreux jeunes socialistes anarchistes, communistes dissidents, sont responsables de neuf morts et de centaines de blessés. Allons-nous tolérer de nouvelles tentatives de subversion?".

La conséquence de ce genre d'affirmation est que dès le 12 février, les syndicats lancent un mot d'ordre de grève générale et le lendemain, on assiste à un resserrement des forces de gauche. Le Figaro s'en étonne :
" Comment expliquer cette soudaine et surprenante solidarité des syndicats et des partis d'extrême gauche et de gauche, après des années de discorde et de haine ? On a vu les deux cortèges des frères ennemis se fondre en un seul, place de la nation et nombre de militant pleurer d'émotion dans un grand moment de réconciliation ! Faut-il suspecter la sincérité d'un tel épisode ou en augurer de funestes conséquences ? " Quelques jours plus tard, le 23 février, le corps du conseiller à la Cour d'Appel Prince est retrouvé disloqué sous un pont ferroviaire, près de Dijon. On l'a entendu dire, à propos de l'affaire Staviski ( très proche de l'affaire Sirven): " si je parle, cent cinquante parlementaires seront compromis ".

Le "figaro " crie à l'offensive contre le pays, sans mesurer que le danger est plus proche qu'on ne l'imagine : le 31 janvier 1934, acclamé par une foule considérable, le Chancelier Hitler prononce un discours dans lequel il clame que l'Allemagne veut vivre en paix avec les autres pays, quel que soit leur régime. Du 16 au 18 juin, Hitler et Mussolini s'entretiennent à Venise sur l'indépendance de l'Autriche. Le 1er juillet, c'est "la nuit des longs couteaux " : Hitler fait assassiner ses anciens alliés par les S.S. Le 25 juillet, le Chancelier Autrichien Dollfuss est assassiné par un groupe nazi, enfin, c'est la disparition du Président Hindenburg, le 2 août, qui consacre Adolph Hitler. " Jamais, dans toute l'histoire d'Allemagne, un pouvoir aussi absolu n'a été concentré dans les mains d'un seul homme. "

Au début de l'année 1935, Charles-Alfred Bénard entre chez Raphael-Quinquina. On le croit casé, et chacun s'en réjouit, mais il continue de militer avec toute son énergie : il voit avec jubilation la gauche progresser dans les banlieues et le Parti gagner à Saint-Denis aux élections du mois de juin. Là dessus, il organise une grève et, bien sûr, se fait remercier. Il est obligé de constater que son indépendance et son impossibilité à obéir le mettent en péril, sans compter que, depuis le crack de 1929, le chômage progresse. De place en place, néanmoins, il parvient à assurer sa subsistance et poursuit son militantisme. La montée du fascisme apparaît à présent pleinement : depuis que Adolph Hitler est au pouvoir, les persécutions contre les juifs s'amplifient : boutiquiers molestés, passants apostrophés par de véritables gangs antisémites. La chambre des écrivains du Reich procède non seulement à l'exclusion de tout écrivain juif, mais également de ceux qui en comptent dans leur ascendance jusqu'au troisième degré. Le 16 septembre 1935, le congrès de Nuremberg décrète que désormais tout mariage, ainsi que tout rapport, est interdit entre "aryens " et "non aryens ". Le réarmement de l'Allemagne est engagé. La jeunesse Hitlérienne, "merveilleusement nette, les cuisses à l'air, la chemise largement échancrée, à qui on apprend à aimer son corps et sa valeur physique, pour soi-même et pour l'avenir de la Patrie, chante sagement les louanges de Dieu, du Führer et du Reich ".

Le 18 janvier 1936, le verdict tombe dans l'affaire Staviski. Vingt accusés comparaissent. Parmi eux, on trouve deux parlementaires, un général en retraite, un ancien acteur, deux avocats, huit journalistes et les comparses de l'escroc au crédit municipal de Bayonne, dans les banques et les compagnies d'assurances dupées par leurs soins. On a entendu 255 témoins et répondu à 1956 questions. Après une nuit de délibérations, on condamne le vieil acteur et le général à la retraite, ainsi que les deux parlementaires et les quelques banquiers directement compromis. C'est la stupéfaction générale. Elle est vite emportée par la victoire du front populaire, avec une véritable poussée communiste : le Parti de Charles passe de 10 à 72 sièges à l'assemblée nationale. C'est l'euphorie. Les ligues fascistes "croix de feu ", "jeunesses Patriotes ", "solidarité Française " et les "francistes "sont dissolues. Cinq projets sont déposés à la Chambre, dont : les 40 heures par semaine, les congés payés de 15 jours dans l'industrie et le commerce, avec extension aux professions libérales et agricoles.

Malgré les mesures relatives à la reprise de la vie économique et à la lutte contre le chômage, la situation ne s'améliore pas rapidement. Le patronat résiste aux avancées sociales. Le 28 mai, 600 000 personnes défilent devant le mur des fédérés, des grèves éclatent un peu partout et gagnent tous les secteurs. Dans la nuit du 6 au 7 juin 1936, un accord est signé entre la délégation patronale et la CGT, qui fixe la durée du travail à quarante heures hebdomadaires et accorde 15 jours de congés payés par an. Mais cela ne va pas sans mal. Le coût de la vie subit une hausse de 13% en un an et le chômage progresse toujours.

Charles, qui n'a que 18 ans, n'est pas de ceux qu'on garde envers et contre tout. Au contraire : grâce à ce qu'il faut bien appeler sa "grande gueule ", il fait toujours partie de ceux dont on se débarrasse en premier. Il est tour à tour livreur, portier, manoeuvre sur divers chantiers, fort des halles, lui qui pèse tout juste ses soixante deux kilos ! Il pense qu'il est désormais sur la "liste rouge ". Il n'est plus accepté nulle part. En désespoir de cause, il finit par s'engager, le 29 septembre 1937, pour trois ans dans l'armée, parce qu'il rêve d'aller à Nouméa. Son père intervient, sa mère empoche les 3000 francs de la solde, et il se retrouve à Montpellier. A partir de là, il va quelque peu perdre le contact avec le Parti. Il apprend que, le 11 avril 1938, Daladier enterre le Front Populaire. Les socialistes et les communistes ne parviennent pas à s'entendre. Il faut dire que la situation est très complexe. Les socialistes, qui ne sont ni Marxistes ni pro-Staliniens, ne peuvent pas admettre les dernières "purges " et les procès truqués du totalitarisme soviétique dont on commence à comprendre (sauf chez les communistes) qu'il va être aussi indéfendable que celui du national-socialisme nazi. Au contraire, pour Charles et ses amis, tout n'est que propagande anticommuniste et les socialistes des traîtres. Entre le 12 mars et le 12 avril, l'Autriche est annexée par Hitler. Vienne est envahie par l'armée allemande. La croix gammée pavoise. Les persécutions contre les juifs s'amplifient. Le 7 décembre, la France et l'Allemagne signent un traité de "bon voisinage ".

Charles est contraint au calme et à l'écriture. Il est impossible de militer au sein de l'Armée Française, pour une cause révolutionnaire. L'été arrive, ainsi qu'une permission : une autre rencontre au bal du Haut du Roi, "le Moulin bleu", permet à Simone et Charles de renouer. Charles, que tout le monde appelle "Lolo", est finalement affecté à Versailles, dans les transmissions. Simone, attendrie par le piou-piou aux yeux tristes, promet de répondre à ses lettres. Des liens épistolaires se nouent. Charles écrit très bien, dans un style remarquable, d'une petite écriture fine et nerveuse :


"... Retour au temps d'adolescence. Mallarméenne page où je sue, attaché au verbe et aux conjugaisons oubliées. Noircir d'encre la page déchirée sitôt écrite. Difficulté de dire, quoi, d'inexprimable, d'inconnu. Quelle communication avec quoi, avec qui, qui est où, ailleurs et peut-être m 'écoute, m'entend et me souffle des mots qui sont les mailles d'un tricot dont je ne connais pas la trame. ...Quel besoin de dire, choses tourmentantes, quelles ? Rêves, à peine, ni avenir ni passé, qui sont flottants dans un brouillard dense, en moi paysages invisibles. Musique intérieure trouble dont j'ignore le solfège et m'isole et me soude à quel univers inconscient. Peindre. ...Autre musique dont je ne suis maître. J'efface le paysage comme j'efface le mot avec la feuille détruite. Musique traduite en paysages banals dans la forme vaine, recherchée médiocre dans la couleur ouatée. Et je cherche l'azur et je m'efface dans l'ombre où l'impuissance règne. "


Les bénards réunis en 1949

Simone découvre la famille Bénard qui, sous la houlette de Marguerite est une famille agitée et conflictuelle. Tout y est passionnel. Les nombreuses discussions se terminent toujours en pugilat. Chacun hurle au-dessus de l'autre. Robert coiffe sa casquette et part : il ne se sent pas valorisé chez lui. Il a besoin de charmer, de ne penser à rien, de vivre. Ce qui se passe à la maison ne l'intéresse pas. Ce que dit Marguerite ne l'intéresse pas. Les histoires de casseroles, de linge et tout ce que babillent les morveux ne l'intéresse pas. Pourtant, tout ce petit monde existe et veut le faire savoir. Pas seulement Charles, mais aussi bien Roger ou Paulette et même le petit dernier, "Bebert ". Peine perdue. Il n'y a qu'un moyen d'obtenir de l'attention, croient-ils : par le conflit. Le jeune Charles voulant s'imposer doit prendre cette méthode maternelle. Peut-être Simone se sent-elle utile envers lui. Elle peut lui apporter de la paix, de la détente, un peu de cette futilité rieuse sans laquelle la vie est intenable. Et lui peut offrir cette profondeur sensible et passionnée qui l'étonne. Son romantisme finit par séduire la jeune femme, et le lyrisme emporte tout. Ils se marient le 12 août 1939, par dérogation spéciale, puisqu'il est sous contrat avec l'armée Française.

Le 21, Hitler et Staline signent leur pacte de non-agression. Le 24, le journal "l'Humanité " est saisi, le 27 le parti communiste est dissout par le conseil des ministres, Le 2 septembre la guerre est déclarée, le 9 octobre, 35 députés communistes sont arrêtés.
" Pourvu que Charles se taise!", pense la jeune Simone.