CHAPITRE 5 : Charles et Simone
La guerre de mille ans
Prologue

 

 

 

 

 

 

 

 


Agnès devant la boulangerie du 21

Un appartement se libère au 70 rue Damrémont. La concierge du 21 l'annonce à Simone, qui va le visiter. L'endroit est surprenant.
Après avoir passé une grille et grimpé une volée de marches, un jardin immense s'ouvre à la vue, qui s 'étend sur un hectare deux cent, bordé à gauche par un pavillon de deux étages, à droite par les immeubles mitoyens, muraille masquée par des bosquets. De hauts arbres s'élancent dans la trouée : des sortes d'acacias du japon aux feuilles légères, mais aussi des platanes. Le terrain monte sur un chemin pavé qu'on suit droit jusqu'à un immeuble de cinq étages, on laisse sur la gauche un muret bordé d'un petit escalier qui conduit à une imprimerie devant un terre-plein d'herbes folles. Un peu plus loin, toujours sur la gauche, un autre jardin, plus petit, apparaît après le bâtiment de briques de l'imprimerie. Il abrite un atelier de serrurerie, un autre de dorure. On passe devant la porte de la cave. A droite, un autre escalier, d'une dizaine de marches à monter pour parvenir au plan suivant, où l'on passe sous un pont formé par un autre escalier qui tourne et conduit à l'étage supérieur.


La cour du haut, dite "petite cour"

Une fois passé le perron, au fond, on trouve un dernier escalier, qu'on doit emprunter pour accéder à l'intérieur de l'immeuble principal. Là, au quatrième étage, il y a un appartement de deux grandes pièces et une cuisine. L'ensemble est d'une clarté remarquable. Les fenêtres donnent directement sur la cour qu'on vient de traverser : on y voit des troènes en bosquets, des lilas (qui pour le moment ne sont pas en fleur) et le tout est magnifique, dans son aspect vieillot, avec ses toits de zinc, ses ateliers. Simonne en découvre encore, qu'elle n'avait pas vus. On dirait un village miniature.     La concierge qui l'accompagne lui demande si l'appartement lui plaît. Simone approuve. Elle va le louer. Regardant par la fenêtre de ce qui sera la salle à manger, elle voit un jeune platane, au pied du perron. La concierge lui souffle, d'un air entendu : " c'est une petite, qui l'a planté. Une de celle qui est partie, vous savez... " Simone ne sait pas, mais elle ne dit rien. Oui, elle aime cet endroit.
Elle signe. 
Dans la foulée, elle fait tout repeindre, achète des meubles : un cosy et une table en acajou pour la chambre, et une salle à manger composée d'une table, un buffet long et bas style 1930. Le tout pour 12 000 francs. Lorsqu'elle rentre le soir, "Lolo" lui annonce qu'on lui propose un travail aux dépôts de "arts et bois ". La paie est très intéressante. Le seul problème est qu'on lui pose comme condition d'aller travailler en Allemagne. Il faut réfléchir


La "grande cour" dans l'autre sens.


Le mariage de Robert Bénard devant l'imprimerie du "70"

En 1942, en France, entre les rumeurs et les propagandes, on ne sait rien ou pas grand-chose de ce qui se passe réellement. Et surtout, on croit qu'il s'agit d'une guerre "normale ". Hitler semble né de la défaite de 14/18. A l'Allemagne humiliée depuis lors, sous-alimentée, divisée, il apporte l'ordre, le travail, l'espoir de revanche et un bouc émissaire de choix. Il lui apporte aussi la joie de terroriser le monde, et puis l'Autriche, la Tchécoslovaquie, et tout cela grâce aux charmes inouïs d'une propagande bien orchestrée. Certes, Charles-Alfred est politisé, mais il est idéaliste, n'a et n'aura jamais le sens des réalités basiques. Comme pratiquement tous ses contemporains, il ne peut pas imaginer les dessous de cette guerre qui va conduire à une innovation diabolique : la mort industrielle. Comment Charles-Alfred, qui est fondamentalement bon et généreux, souvent naïf, pourrait-il imaginer, ne serait-ce qu'une seconde ce qui se passe à Dachau ou à Buchenvald - et qui le pourrait ? Qui aurait une imagination suffisamment déréglée pour regarder en face cette tuerie innommable et programmée, exécutée comme une simple besogne un peu désagréable, mais nécessaire ? A ce moment, "il y a plus de mille camps de concentration en Allemagne. Ces camps sont comme le bureau du parti ou l'école, un organe social normal du pays, parfaitement connu, accepté, approuvé de tous. Les protestations solennelles du cardinal-archevèque de Munster, Von Galen, l'attitude héroïque au cours d'une captivité de 10 années du pasteur Nidmeller n'ont trouvé aucun écho. " c'est la guerre ", se contentent de dire les religieuses allemandes devant les corps qui portent les stigmates de tant de souffrances des victimes des camps ". Selon Geneviève De Gaulle, si peu de Français ignorent l'action de la Gestapo, la résistance est le fait d'un petit nombre. 100 000 personnes comptent peu dans une masse de 40 millions d'habitants. A part quelques exécutions spectaculaires annoncées par voie d'affiche à la population, on ignore presque tout du sort des prisonniers politiques. Les familles se sentent rassurées par l'annonce de leur départ en Allemagne. On les imagine dans quelque camp analogue à ceux des prisonniers de guerre. Le sort des juif paraît plus inquiétant. Mais l'arrestation de centaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants se fait progressivement, en commençant par les étrangers. Comme dit certaine honorable bourgeoise, élite de sa paroisse :
" c'est triste, évidemment, mais ce ne sont que des juifs. "

Néanmoins, il faut bien vivre et gagner sa vie. Après en avoir discuté sérieusement le couple décide que Charles partira. Georges Picard n'est évidemment pas d'accord, mais si son beau-fils est d'une espèce qui lui est inconnue, qu'il ne comprend pas, il lui admet une honnêteté réelle. Il sait bien que Laval vient de créer le S.T.O. (service du travail obligatoire), mais Charles n'est pas dans la tranche d'âge concernée. Si ce n'est qu'une question d'argent, on se débrouillera, dit-il. Il est vrai que Georges est le chef des combines, mais ce n'est pas le cas de Charles. Ce n'est pas sa nature. Il préfère travailler. Même si c'est en Allemagne.

Charles arrive à Berlin Lichtenberg en novembre 1942, dans une banlieue triste et grise qui fait penser à la porte de la Chapelle, où la succursale de "arts et Bois Artung Tackman AEG ", une fonderie, est implantée. Pratiquement immédiatement, il s'y fait des amis. Il y a là des Allemands, certes, mais ils sont sympathisants communistes et font tout pour retarder la production. Charles y reste jusqu'en mars 1943, et. Comme tout se passe bien et qu'il semble qu'il n'y ait aucun danger, il demande une permission et rentre à Paris chercher sa femme. Il a vingt-cinq ans, elle vingt-trois. Malgré l'avis général de la famille, et surtout de Georges Picard, qui s'y oppose farouchement et avec véhémence, elle veut partir, signe son contrat, le suit, nantie de son insouciante jeunesse et de son amour tout neuf... Dans le mouvement, Roger, le frère de Charles, qui mange comme quatre, a toujours faim, mais n'a justement plus rien à manger, part avec eux.
Il a tout juste vingt ans.

Ils arrivent à Berlin en juin 1943. Charles emmène son monde à l'hôtel Comet, où il loge. Simone découvre avec plaisir une chambre spacieuse. Ils s'organisent vite : ils déjeunent à l'usine tous les midis. Le soir, ils utilisent leurs tickets de rationnement pour faire les courses et vont dîner chez un copain de Sarcelles que Roger a retrouvé là. Lui est prisonnier. Il travaille dans une menuiserie. Le patron lui laisse une partie de l'atelier, où il peut recevoir ses amis. Après le repas, ils reprennent le tramway et retournent à l'hôtel. Ils sont bien acceptés par tout le monde. Quelques temps après son arrivée, Roger fait la connaissance d'un femme de chambre, qui travaille à l'hôtel. Elle a dix ans de plus que lui, s'appelle Bella. Elle est Yougoslave, de Belgrade. C'est le coup de foudre. Somme toute, la situation ne serait pas aussi dramatique si les événements ne se précipitaient pas. Les années 1941 et 1942 constituent, pour l'Allemagne, une formidable expansion. Mais à partir de 1943, le recul s'amplifie partout, en Afrique et surtout en Russie.

A partir du 30 avril, les alliés commencent à bombarder l'Allemagne. Charles et Simone comprennent qu'ils sont dans un piège : Berlin va sûrement être bombardé par les alliés. Il faut rentrer, à tout prix. Un seul moyen, à leur portée, leur apparaît : faire en sorte que Simone devienne enceinte, l'accompagner en France... et ne pas revenir.
Juillet 1943. Ils apprennent que Hambourg vient d'être bombardé par les alliés.
Août 1943, Simone et Charles, par maintes contorsions, conçoivent l'enfant qui leur permettra de rentrer. Aussitôt qu'elle en est sûre, Simone en fait part à Charles, qui prévient le responsable. Analyse, examen. Il signe le papier et dit à Charles : " vous, accompagner. Et nix retour ! ".
Il faut faire vite : dans la gare, ils saisissent le dernier train. Mais Roger, qui les accompagne, ne peut, ni ne veut partir. Ou alors, il faudrait emmener Bella. Rien de tout cela n'est possible. Il dit "ça ira. Ne vous inquiétez pas. " Le train s'ébranle. Charles s'émeut, les larmes aux yeux. " fais attention à toi, petit frère ! " Roger sourit, agite la tête. " je te dis que ça ira. " Ils le laissent là, silhouette menue coiffée d'un chapeau mou. (Roger ressemble beaucoup à son père, avec la même chevelure crépue), tandis qu'au loin, les bombardements gagnent du terrain. C'est le 2 novembre 1943. Le train file à travers la campagne grise. Il pleut. Ils se serrent l'un contre l'autre. Le voyage leur paraît interminable. Bientôt, ils sont sauvés : les maisons qui défilent derrière la vitre du train changent doucement d'aspect. D'allemandes d'abord, elles deviennent Belges, avec leur rideau de demi-fenêtre, enfin françaises ! Et c'est la gare de l'Est. C'est Paris ! Préférant ne pas aller au 70 dans l'immédiat et vont directement se réfugier au 21, chez Georges, qui accueille sa fille à bras ouverts.

 

Simone reprend son travail chez Zimbacca. Charles est employé quelques jours dans les carrières de Gennevilliers, transformées habituellement en champignonnières. Mais il découvre que les Allemands y dissimulent des V2. Il n'y retourne pas la semaine suivante. Au début décembre 1943, les alliés commencent à bombarder Berlin. Cela va durer jusqu'au 6 mars 1944 : six mille tonnes de bombes y sont déversée. C'est un total enfer de feu, de ruines et de morts. Alors que tout le monde se réjouit, Charles est épouvanté. Il pense qu'il a envoyé son frère à la mort. Tout est de sa faute. Il se ronge. Simone tente de le consoler comme elle peut. Elle dit : " il n'est peut-être pas mort ".

Il est environ minuit lorsque les sirènes retentissent. Roger est au lit, avec Bella. Vite, il faut s'habiller et descendre pour rejoindre l'abri. Au loin, déjà, on entend le vrombissement des avions et la D.C.A qui crépite. Bella ne se presse pas. Elle a envie de défier le sort, d'opposer à la terreur une indifférence forte. Mais Roger l'oblige. Elle enfile ses vêtements, passe son manteau et le suit. Un véritable déluge de phosphore s'abat sur la ville et passe, comme un ouragan de feu qui atteint 200 kilomètres à l'heure. La ville semble devenue un gigantesque brasier où la chaleur atteint 750° et où les flammes s'élèvent jusqu'à 5 kilomètres de hauteur. Entre 80 et 120 000 personnes vont périr, transformées en torches vivantes ou ensevelies par milliers dans les abris sous les décombres. Et là, dans la fureur, au coin d'une rue, où ils se précipitent vers l'abri, la main de Bella lâche celle de Roger, un épais nuage de poussière les engloutit et les sépare.

 

Au 21 rue Damrémont, on s'active. Il faut se cacher, puisque Charles n'est pas reparti en Allemagne, qu'il n'a pas de papiers qui le prouvent libéré de son contrat, il est porté déserteur et recherché par la milice. Simone en a la confirmation en passant au 70 : la concierge lui dit que des "messieurs " sont venus pour enquêter. Impossible d'aller y habiter pour le moment. Ils demeurent une semaine chez Marguerite, encore une semaine chez Georges, mais il faut se rendre à l'évidence : on doit trouver une solution à plus long terme. Cette solution se présente bientôt : il n'y a personne dans la maison achetée par Edmond Picard en 1939, au carrefour de l'espérance, à Villiers-le-Bel. De plus, Laure Godefroy, sour de Marguerite, trouve à Charles un emploi chez Forklom, entreprise qui installe des pylônes à haute tension dans la région d'Ecouen. Ils y partent en avril 1944, quelques heures avant le bombardement, par les alliés, de la gare du Nord.
Dans un mois, Simone accouche.

Marguerite respire un peu. Depuis le 26 avril 1943, elle a trouvé un poste de chambrière à l'hôtel de Paris, boulevard de la Madeleine. Paulette, elle, est engagée chez Line Vautrin, pour fabriquer des bijoux fantaisie, et on a envoyé Robert à Moulins, dans une ferme. Le jeune Robert est un enfant difficile. La méningite n'a certes rien arrangé : il a beaucoup manqué l'école et se trouve toujours décalé par rapport aux autres.

Il a huit ans et on le dit inadapté. Mais les paysans chez qui il est placé sont dignes des Ténardiers des "Misérables ". Robert leur sert d'esclave, ils "oublient " de l'envoyer à l'école et le frappent. On ne le fait jamais se laver. On dirait un sauvage, avec sa crinière crépue et blonde, son regard vert aigu, et son air buté. Le maître des lieux est prisonnier en Allemagne. La ferme est "tenue", si l'on peut dire, par sa femme et le frère de celle-ci, qui jouent du marché noir avec brio. L'enfant se sauve deux fois. Deux fois, il est rattrapé et battu. Enfin, il décide de les empoisonner. Il incorpore de la mort aux rats dans la tisane de bourrache, mais malheureusement il s'en vante auprès du garçon de ferme, qui le dénonce. Curieusement, à partir de là, ils le laissent. Ils ont peur de lui. Au mois de juin, sa sour Paulette lui rend visite et voudrait rester une semaine avec lui. Les paysans refusent. Ils prétextent qu'elle a trop l'apparence d'une fille de la ville. En réalité, une (presque) adulte étrangère aurait pu être témoin de leur activité. Après son départ, Robert fugue encore. Un homme d'une ferme voisine remarque son état de quasi sauvage et l'interroge. Il raconte son histoire. Quelques temps plus tard, l'enfant est changé d'asile, où il va rester quatre mois.

Charles et Simone emménagent succinctement au carrefour de l'espérance, à Villiers-le-Bel, dans la maison autrefois occupée par Baptiste, amant de la tante Ada. C'est un pavillon de deux étages sur une cave qui sert de buanderie. Après avoir gravi quelques marches, on pénètre dans un couloir qui dessert, à droite une salle à manger et une cuisine, à gauche une grande chambre. Au bout du couloir, un escalier monte en tournant vers l'étage. Sous celui-ci, une porte qui mène à un escalier descendant vers la buanderie, elle-même donnant sur la jardin. A l'étage, on trouve exactement la même chose qu'au premier.