CHAPITRE 8 : Les années Rock'n roll 2
Prologue


Theresa à la fenètre de la Villa Dordet


Theresa Pellegini


Simone , 18 ans

Annie aujourd'hui


Un peu de paix et d'amour
sous forme de petite fille


Le Grand Robert tombe amoureux.


Marguerite


Agnes devant la boulangerie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Georges Picard en 1950


 

 

 

 


Du premier plan : Le Jojo, Marcelle, Simone, Paulette,
Roger, Marguerite, Charles et Georges Picard

Au printemps 1952 Simone s'aperçoit qu'elle est enceinte. Elle prend la nouvelle comme un coup de massue. Cela ruine l'idée qu'elle caressait de quitter Charles. Elle ne l'aurait peut-être pas fait, mais ce rêve l'aidait à tenir, lui donnant l'illusion d'un libre choix.
A présent, selon son expression, elle est "faite comme une rate". Il n'y a pas de solution, aucune fuite possible.
Elle en parler à sa mère immédiatement. Agnès écoute. Forcément, elle comprend. Bien sûr. Mais bon. Charles n'est certes pas parfait, mais au moins, il ne boit pas. Il l'engueule mais il ne la frappe pas. Son défaut, c'est la politique, d'accord. Mais il pourrait aussi bien, comme son père, passer toutes ses soirées au café, à taper le carton et à picoler. Et puis, il lui donne sa paie. La chose est précieuse car rare. En effet, Charles rapporte scrupuleusement sa paie à la fin du mois et n'en demande qu'une infime partie, pour ses cigarettes. Cela tranche complètement avec les générations précédentes où la femme doit se débrouiller avec ce qu'on lui laisse. Marguerite en sait quelque chose, et Agnès aussi. "Tu crois que ton père est facile ?", dit Agnès en hochant la tête. Un silence s"impose, que les deux femmes mesurent. "je ne peux pas tout te raconter, poursuit Agnes, mais... tu serais surprise. Et puis, qu'est-ce que tu vas faire, après ? Avec deux enfants ? Même avec un seul... et si tu retrouves un autre mari, il n'est pas dit qu'il soit meilleur. " Simone baisse le nez. Au fond, elle sait que c'est joué.

Annie nait le 20 décembre 1951 et c'est un soleil d'été en plein hiver.
Lorsqu'elle arrive au "70 ", on déplace le Jojo , qui lui cède son petit lit polémique (car Charles affirme qu'il a été construit par son père, ce qui est faux, il a été acheté aux Galeries Barbès !), et va s'installer dans le lit pliant de la salle à manger occupé par Teresa quand elle échoue là.

Teresa, âgée de 73 ans, est souvent ballottée d'Ada à Marie en passant par Agnès et lorsqu'elle a fait le tour, on la prend rue Damrémont. Le Jojo aime bien Teresa : la vieille italienne baragouine un français approximatif, remplit le four de briques vernissées qu'elle emballe dans du papier journal, une par une, et qu'elle glisse sous les draps quand il est couché. L'odeur incroyable d'encre chauffée et de papier à moitié brûlé se répand dans l'appartement. Il arrive que les briques roussissent les draps. Il faut attendre avant de pouvoir les toucher du bout du pied. Mais quel délice quand cela se peut ! Teresa Perotti a toujours froid. Elle croit que c'est pareil pour lui ; elle lui enfile trois paires de chaussettes les unes sur les autres, l'emballe littéralement dans des tricots, et empile quatre couvertures sur son lit. C'est lourd, c'est chaud. Il se sent protégé, comme molletonné de partout. Et ça le fait rire. Le plus pur amusement consiste à se mettre carrément les pieds dans le four grand ouvert de la cuisinière, chacun sur une chaise. Ou bien de lui grignoter les gâteaux qu'elle dissimule sous son oreiller : elle y tient un véritable garde-manger ! Une fois, il lui fait croire qu'il est tombé par la fenêtre alors qu'il est caché derrière le fauteuil. La pauvre femme en est presque morte de peur.


Mais bon. A présent, c'est le bébé qui est là : une toute petite chose qui paraît si fragile, qui n'a pas de cheveux, avec une bouche minuscule et des doigts incroyablement ciselés. Simone le laisse approcher du berceau qui, déjà, n'est plus son lit. Il reste là, bouche bée à regarder son ange.

Au printemps 1952, il règne au Parti une grande agitation. L'O.T.A.N. réclame le réarmement de l'Allemagne. Cela soulève une grande résistance de la part des anciens combattants. Il faut organiser une manifestation monstre. Celle-ci a lieu le 23 mai. Elle est brutalement réprimée. L'arrestation des dirigeants du Parti est demandée, ainsi que l'interdiction de "l'Huma". Charles et ses camarades sont aux abois. Le 28, une autre manif a lieu place de la République, qui dure quelques heures malgré l'interdiction. Dans la soirée, Jacques Duclos est arrêté et des dizaines d'inculpations sont prononcées pour complot contre la sécurité de l'État. Dans les jours qui suivent, la police perquisitionne au siège du comité central.
Malgré cela, et depuis qu'Annie est née, on dirait que la paix est (presque) entrée dans la maison. Il suffit de dire : " ne cries pas, tu vas réveiller la petite" pour que Charles baisse d'un ton, ce qui est un véritable exploit, puisque d'après lui, il ne crie pas et possède une voix normale.

L'enfant fait l'unanimité immédiatement. Outre qu'elle est jolie, on dirait qu'elle calme tout le monde, qu'en sa présence, rien d'incorrect ne peut se produire. Même le jojo est changé. Lui qui hurlait dans le noir, à présent le supporte. Et pourtant, son lit est isolé dans l'autre pièce, face à la porte d'entrée. Il ne bronche même pas lorsqu'à Pâques suivant, la porte s'ouvre toute seule pendant la nuit, trou béant sur les ténèbres de l'escalier.

Marguerite a fait la connaissance de Daniel Martin au Grand H ôtel de Paris où elle est chambrière et lui plombier. Toujours très fortement éprouvée par la mort de Paulette, de laquelle elle ne se remettra jamais, elle se laisse convaincre d'un peu d'amitié, puis de tendresse.
Daniel est un brave homme, né le 13 février 1905 à Quitteboeuf, dans l'Eure. " Sa vie, quand il la raconte" dit Simone, "ferait pleurer un régiment. " Daniel ressemble beaucoup à son défunt mari. Il est divorcé, solitaire, pompier, lui aussi... et malheureusement également alcoolique. Tout ce qu'il demande est un petit peu de chaleur.
Il va être servi.
Ils se marient le 25 avril 1953 dans le 18e arrondissement, et dans la désapprobation quasi générale des fils Bénard : Charles n'admet pas qu'elle change de nom, Roger se mure dans le silence, et Robert, 19 ans, se croit remplacé dans l'affection de sa mère. Cela fait encore un drame, d'autant plus qu'il vit dans le même appartement et qu'il faut partager l'espace. Impossible pour lui d'accepter l'usurpateur. Monsieur Daniel Martin n'est pas le bienvenu.

Remis de l'opération qui l'a cloué au lit, Robert a tenté, malgré l'interdiction, la menuiserie. Il ne peut tenir qu'une journée à cause de son dos. Il devient donc garçon livreur en teinturerie, conduit un triporteur pour acheminer le linge vers les grands hôtels, puis est engagé à l'hôtel Scribe comme barman, 2 mois, et comme commis de restaurant, 2 mois également. Il est tellement indiscipliné qu'il n'est pas nécessaire de le renvoyer : il part de lui-même.
En désespoir de cause, Charles le prend avec lui, aux établissements Canier et Foin, où il devient électricien. Ils vont ainsi travailler ensemble un moment, puis Canier se sépare de Foin, Robert part avec Canier et Charles avec Foin. Leur collaboration n'allait pas sans heurts, puisque les deux frères sont sensiblement de même nature, en tous cas à ce moment-là. Robert peut être très violent, dans la mesure où il n'a pas, comme son frère aîné, cette facilité du verbe. Ne parvenant pas à s'exprimer, il s'énerve, hurle immédiatement et peut facilement "foncer dans le tas". Tout le parcours scolaire du "Jojo" est marqué par le souvenir qu'a laissé son oncle à l'école communale de la rue Damrémont. Ils sont terrorisés à l'idée de renouveler l'expérience.
De toutes manières, le Jojo n'est pas si facile non plus ce qui fait que la famille Bénard est fortement cotée à l'Argus des emmerdeurs.
Le "doux Robert" hurle donc tout son saoul contre sa mère lorsqu'il apprend qu'elle veut se remarier. Une guerre froide commence, qui aura raison de Daniel Martin. Trois ans après leur mariage, en 1956, on le retrouve sans vie dans la cuisine, porte fermée, le gaz grand ouvert, après avoir bu une entière bouteille de Rivesaltes.
Marguerite devient Madame veuve Martin et l'histoire se referme sur les accents du Rock'n Roll qui commence à envahir la planète, à coups de chaussettes noires, de chemises rouges et de pantalon "patte d'eph".

Pourtant, Robert, dont le fond est excellent, va redresser le cap. Le 28 juillet 1956, il épouse Yvonne Delavallée et le couple va remonter la pente du mal-amour. Robert, extrèmement doué pour la menuiserie crée tous ses meubles et arrange tout d'abord un bijou d'appartement minuscule en cabine de bateau, à Charenton. Puis le couple achètera un appartement à Frenes.


Robert et Yvonne ( à l'extrème droite) chez Tony Murena, célèbre accordéonniste
du passage Geffroy-Didelot, dans le 17e arrondissement

Depuis 1953, Georges Picard, né un an avant le siècle, est à la retraite. Il promène sa haute silhouette dans la rue Damrémont où il va sauver quelque voisine par de savants bricolages, tandis qu'Agnès exerce toutes sortes d'activités, qui peuvent aller de la livraison de croissants pour la boulangerie du dessous, à la lessive dans le grand lavoir du 1bis de la rue Cauchois, situé sur l'arrière du bal du Moulin Rouge, où elle emmène, le jeudi, mais pas tous les jeudis, l'affreux " Jojo " qui affectionne l'endroit.

C'est un paradis pour enfant, un enfer pour adulte. Il y a d'abord l'odeur de l'eau, cette fraîcheur piquante mêlée de Javel et de savon de Marseille. Puis celle du bois délavé, gris clair quand il est sec, blond quand il est mouillé. Dans chaque bac de grès lisse et usé, parfois même creusé, on trouve des planches qui vont servir à battre le linge, le savonner, le tordre, le rouler, pour ensuite le plonger dans l'eau limpide qui se trouble, vite évacuée par le courant. Il semble au "Jojo " que l'endroit est immense, très haut de plafond sous la verrière, entièrement construit en bois, avec, sur les côtés des escaliers à clair-voie qui grimpent vers de véritables tours qu'on dirait construites en allumettes brunes, au travers desquelles on peut voir le ciel, mais protégé par un grillage : les séchoirs ! Le "jojo" raffole littéralement des lieux. De là haut, on peut voir tous les toits de la rue Lepic et de Montmartre, et les abords du cimetière de Montmartre, et surtout le dessus de la propriété de Raymond Souplex avec ses arbres. C'est la pleine époque de son émission "sur le banc", avec Jane Sourza et c'est une célébrité. Mais Agnès est toujours un peu affolée de voir le garnement sillonner les lieux et elle donne parfois de la voix. Il revient... et finit toujours par s'échapper ailleurs, sous le sourire de sa grand-mère.

Le vrai soucis d'Agnès, c'est sa fille. Ou plutôt le mari de sa fille. Elle voit bien que Simone n'est pas heureuse. Mais que faire ? Elle-même aurait beaucoup à dire. Et si Georges a fini par mettre de l'eau dans son vin, il n'est pas des plus faciles. Les choses qui nous charment chez l'autre sont souvent celles qu'on supporte le moins ensuite. Surtout ce qui est de l'ordre de la mécanique humaine : les plaisanteries douteuses répétées à l'infini, les jeux de mots imbéciles, citrculaires et pas drôles, dont on peut prévoir, à coup sûr, qu'ils vont sortir à la même heure chaque jour, comme un chien qui se gratte à s'en arracher la tête. A vrai dire, Georges est parfois épouvantable, promet et ne tient pas, joue de son pouvoir sur les gens en les titillant, remplit l'espace de l'horrible fumée de ses "Boyards maïs", se promène en short ridicule sur ses mollets de coq et son béret vissé sur la tête. Une caricature du Francais moyen, hableur et sûr de lui. Mais que faire sinon semblant de ne rien voir, ne rien entendre...
Pour alléger sa fille, elle lui garde son Jojo de temps à autres, l'aide parfois financièrement. Mais Georges ne veut pas qu'on rende la vie trop facile au "communiste ", qu'il traite relativement ouvertement de bon à rien, quoique lui reconnaissant de n'avoir jamais retourné sa veste.
Il lui a proposé d'entrer à la CPDE, où il aurait pu être fonctionnaire et peinard, mais l'autre a refusé et depuis, il ne fait que le tolérer tout juste.

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Georges et Agnes projettent de se retirer à la campagne pour profiter de la retraite, acheter une bicoque quelque part, avec un atelier pour bricoler.
La mort de Teresa, le 12 janvier 1954, clôt le chapitre. La brave femme s'éteint, veillée par ses filles et petites filles. Georges et Agnès peuvent quitter Paris...